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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres poétiques de malherbe, 1630

IX. Consolation a Caritée sur la mort, de son mari

(1600.)

François de Malherbe· 78 vers

Ainsi, quand Mausole fut mort,Artémise accusa le sort,De pleurs se noya le visage,Et dit aux astres innocensTout ce que fait dire la rage,Quand elle est maîtresse des sens.

Ainsi fut sourde au réconfort,Quand elle eut trouvé dans le portLa perte qu’elle avoit songée,Celle de qui les passionsFirent voir à la mer ÉgéeLe premier nid des Aleyons.

Vous n’êtes seule en ce tourmentQui témoignez du sentiment,O trop fidèle Caritée :En toutes âmes l’amitié,De mêmes ennuis agitée,Fait les mêmes traits de pitié.

De combien de jeunes marisEn la querelle de ParisTomba la vie entre les armes,Qui fussent retournés un jour,Si la mort se payoit de larmes,A Mycènes faire l’amour !

Mais le destin qui fait nos lois,Est jaloux qu’on passe deux foisAu deçà du rivage blême ;Et les Dieux ont gardé ce don,Si rare, que Jupiter mêmeNe le sut faire à Sarpédon.

Pourquoi donc si peu sagement,Démentant votre jugement,Passez-vous en cette amertumeLe meilleur de votre saison,Aimant mieux plaindre par coutume,Que vous consoler par raison ?

Nature fait bien quelque effort,Qu’on ne peut condamner qu’à tort ;Mais que direz-vous pour défendreCe prodige de cruauté,Par qui vous semblez entreprendreDe ruiner votre beauté ?

Que vous ont fait ces beaux cheveux,Dignes objets de tant de vœux,Pour endurer votre colère,Et, devenus vos ennemis,Recevoir l’injuste salaireD’un crime qu’ils n’ont point commis ?

Quelles aimables qualitésEn celui que vous regrettezOnt pu mériter qu’à vos rosesVous ôtiez leur vive couleur,Et livriez de si belles chosesA la merci de la douleur ?

Remettez-vous l’âme en repos,Changez ces funestes propos ;Et par la fin de vos tempêtes,Obligeant tous les beaux esprits,Conservez au siècle où vous êtesCe que vous lui donnez de prix.

Amour, autrefois en vos yeuxPlein d’appas si délicieux,Devient mélancolique et sombre,Quand il voit qu’un si long ennuiVous fait consumer pour une ombreCe que vous n’avez que pour lui.

S’il vous ressouvient du pouvoirQue ses traits vous ont fait avoirQuand vos lumières étoient calmes,Permettez-lui de vous guérir,Et ne différez point les palmesQu’il brûle de vous acquérir.

Le temps d’un insensible coursNous porte à la fin de nos jours ;C’est à notre sage conduite,Sans murmurer de ce défaut,De nous consoler de sa fuite,En le ménageant comme il faut.

78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources