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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres poétiques de malherbe, 1630

VIII. Victoire de la constance

François de Malherbe· STANCES (1597).· 60 vers

Enfin cette beauté m’a la place rendueQue d’un siège si long elle avoit défendue ;Mes vainqueurs sont vaincus ; ceux qui m’ont fait la loiLa reçoivent de moi.

J’honore tant la palme acquise en cette guerre,Que si victorieux des deux bouts de la terreJ’avois mille lauriers de ma gloire témoins,Je les priserais moins.

Au repos où je suis tout ce qui me travaille,C’est la doute que j’ai qu’un malheur ne m’assaille,Qui me sépare d’elle, et me fasse lâcherUn bien que j’ai si cher.

Il n’est rien ici-bas d’éternelle durée.Une chose qui plaît n’est jamais assurée ;L’épine suit la rose, et ceux qui sont contentsNe le sont pas longtemps.

Et puis qui ne sait point que la mer amoureuseEn sa bonace même est souvent dangereuse ;Et qu’on y voit toujours quelques nouveaux rochers,Inconnus aux nochers ?

Déjà de toutes parts tout le monde m’éclaire ;Et bientôt les jaloux ennuyés de se taire,Si les vœux que je fais n’en détournent l’assaut,Vont médire tout haut.

Peuple qui me veux mal, et m’imputes à viceD’avoir été payé d’un fidèle service,Où trouves-tu qu’il faille avoir semé son bien,Et ne recueillir rien ?

Voudrois-tu que ma dame, étant si bien servie,Refusât le plaisir où l’âge la convie,Et qu’elle eût des rigueurs à qui mon amitiéNe sût faire pitié ?

Ces vieux contes d’honneur, invisibles chimères,Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères,Étoient-ce impressions qui pussent aveuglerUn jugement si clair ?

Non, non, elle a bien fait de m’être favorable,Voyant mon feu si grand, et ma foi si durable ;Et j’ai bien fait aussi d’asservir ma raisonEn si belle prison.

C’est peu d’expérience à conduire sa vie,De mesurer son aise au compas de l’envie,Et perdre ce que l’âge a de fleur et de fruit,Pour éviter un bruit.

De moi, que tout le monde à me nuire s’apprête,Le ciel à tous ses traits fasse un but de ma tête ;Je me suis résolu d’attendre le trépas,Et ne la quitter pas.

Plus j’y vois de hasard, plus j’y trouve d’amorce ;Où le danger est grand, c’est là que je m’efforce ;En un sujet aisé moins de peine apportant,Je ne brûle pas tant.

Un courage élevé toute peine surmonte ;Les timides conseils n’ont rien que de la honte ;Et le front d’un guerrier aux combats étonnéJamais n’est couronné.

Soit la fin de mes jours contrainte ou naturelle,S’il plaît à mes Destins que je meure pour elle,Amour en soit loué, je ne veux un tombeauPlus heureux ni plus beau.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources