Œuvres poétiques de malherbe, 1630
LXIV. Pour la reine, mère du roi, pendant sa régence
Si quelque avorton de l’envieOse encore lever les yeux,Je veux bander contre sa vieL’ire de la terre et des cieux ;Et dans les savantes oreillesVerser de si douces merveilles,Que ce misérable corbeau,Comme oiseau d’augure sinistre,Banni des rives de Caïstre,S’aille cacher dans le tombeau.
Venez donc, non pas habilléesComme on vous trouve quelquefois,En jupe dessous les feuilléesDansant au silence des bois.Venez en robes, où l’on voieDessus les ouvrages de soieLes rayons d’or étinceler ;Et chargez de perles vos têtes,Comme quand vous allez aux fêtesOù les Dieux vous font appeler.
Quand le sang bouillant en mes veinesMe donnoit de jeunes désirs,Tantôt vous soupiriez mes peines,Tantôt vous chantiez mes plaisirs ;Mais aujourd’hui que mes annéesVers leur fin s’en vont terminées,Siéroit-il bien à mes écritsD’ennuyer les races futuresDes ridicules aventuresD’un amoureux en cheveux gris ?
Non, vierges, non ; je me retireDe tous ces frivoles discours ;Ma Reine est un but à ma lyre,Plus juste que nulles amours ;Et quand j’aurai, comme j’espère,Fait ouïr du Gange à l’IbèreSa louange à tout l’univers,Permesse me soit un Cocyte,Si jamais je vous solliciteDe m’aider à faire des vers.
Aussi bien chanter d’autre chose,Ayant chanté de sa grandeur,Seroit-ce pas après la roseAux pavots chercher de l’odeur ?Et des louanges de la luneDescendre à la clarté communeD’un de ces feux du firmament,Qui sans profiter et sans nuire,N’ont reçu l’usage de luireQue par le nombre seulement ?
Entre les rois à qui cet âgeDoit son principal ornement,Ceux de la Tamise et du TageFont louer leur gouvernement ;Mais en de si calmes provinces,Où le peuple adore les princes,Et met au degré le plus hautL’honneur du sceptre légitime,Sauroit-on excuser le crimeDe ne régner pas comme il faut ?
Ce n’est point aux rives d’un fleuve,Où dorment les vents et les eaux,Que fait sa véritable preuveL’art de conduire les vaisseaux ;Il faut en la plaine saléeAvoir lutté contre Malée,Et près du naufrage dernierS’être vu dessous les PléiadesÉloigné de ports et de rades,Pour être cru bon marinier.
Ainsi quand la Grèce partieD’où le mol Anaure couloit,Traversa les mers de ScythieEn la navire qui parloit,Pour avoir su des CyanéesTromper les vagues forcenées,Les pilotes du fils d’Éson,Dont le nom jamais ne s’efface,Ont gagné la première placeEn la fable de la toison.
Ainsi conservant cet empireOù l’infidélité du sort,Jointe a la nôtre encore pire,Alloit faire un dernier effort,Ma Reine acquiert à ses méritesUn nom qui n’a point de limites ;Et ternissant le souvenirDes reines qui l’ont précédée,Devient une éternelle idéeDe celles qui sont à venir.
Aussitôt que le coup tragiqueDont nous fûmes presque abattus,Eut fait la fortune publiqueL’exercice de ses vertus,En quelle nouveauté d’orageNe fut éprouvé son courage ?Et quelles malices de flots,Par des murmures effroyables,A des vœux à peine payablesN’obligèrent les matelots ?
Qui n’ouït la voix de Bellonne,Lassée d’un repos de douze ans,Telle que d’un foudre qui tonne,Appeler tous ses partisans ;Et déjà les rages extrêmes,Par qui tombent les diadèmes,Faire appréhender le retourDe ces combats, dont la manieEst l’éternelle ignominieDe Jarnac et de Moncontour ?
Qui ne voit encore à cette heureTous les infidèles cerveauxDont la fortune est la meilleure,Ne chercher que troubles nouveaux ;Et ressembler à ces fontainesDont les conduites souterrainesPassent par un plomb si gâté,Que toujours ayant quelque tare,Au même temps qu’on les répareL’eau s’enfuit d’un autre côté ?
La paix ne voit rien qui menaceDe faire renaître nos pleurs ;Tout s’accorde à notre bonace ;Les hivers nous donnent des fleurs ;Et si les pâles Euménides,Pour réveiller nos parricides,Toutes trois ne sortent d’enfer,Le repos du siècle où nous sommesVa faire à la moitié des hommesIgnorer que c’est que le fer.
Thémis, capitale ennemieDes ennemis de leur devoir,Comme un rocher est affermieEn son redoutable pouvoir ;Elle va d’un pas et d’un ordreOù la censure n’a que mordre ;Et les lois qui n’exceptent rienDe leur glaive et de leur balance,Font tout perdre à la violenceQui veut avoir plus que le sien.
Nos champs même ont leur abondance,Hors de l’outrage des voleurs ;Les festins, les jeux, et la danseEn bannissent toutes douleurs.Rien n’y gémit, rien n’y soupire ;Chaque Amarille a son Tityre,Et sous l’épaisseur des rameaux,Il n’est place où l’ombre soit bonne,Qui soir et matin ne résonneOu de voix, ou de chalumeaux.
Puis quand ces deux grands hyménées,Dont le fatal embrassementDoit aplanir les Pyrénées,Auront leur accomplissement,Devons-nous douter qu’on ne voie,Pour accompagner cette joie,L’encens germer en nos buissons,La myrrhe couler en nos rues,Et sans l’usage des charrues,Nos plaines jaunir de moissons ?
Quelle moins hautaine espérancePouvons-nous concevoir alors,Que de conquêter à la FranceLa Propontide en ses deux bords ?Et vengeant de succès prospèresLes infortunes de nos pères,Que tient l’Égypte ensevelis,Aller si près du bout du monde,Que le soleil sorte de l’ondeSur la terre des fleurs de lis ?
Certes ces miracles visiblesExcédant le penser humain,Ne sont point ouvrages possiblesA moins qu’une immortelle main.Et la raison ne se peut dire,De nous voir en notre navireA si bon port acheminés,Ou sans fard et sans flatterie,C’est Pallas que cette Marie,Par qui nous sommes gouvernés.
Quoi qu’elle soit, Nymphe ou Déesse,De sang immortel ou mortel,Il faut que le monde confesseQu’il ne vit jamais rien de tel ;Et quiconque fera l’histoireDe ce grand chef-d’œuvre de gloire,L’incrédule postéritéRejettera son témoignage,S’il ne la dépeint belle, et sage,Au deçà de la vérité.
Grand Henri, grand foudre de guerre,Que cependant que parmi nousTa valeur étonnoit la terre,Les Destins firent son époux ;Roi dont la mémoire est sans blâme,Que dis-tu de cette belle âme,Quand tu la vois si dignementAdoucir toutes nos absinthes,Et se tirer des labyrinthesOù la met ton éloignement ?
Que dis-tu lorsque tu remarquesAprès ses pas ton héritier,De la sagesse des monarquesMonter le pénible sentier ?Et pour étendre sa couronne,Croître comme un faon de lionneQue s’il peut un jour égalerSa force avecque sa furie,Les Nomades n’ont bergerieQu’il ne suffise à désoler.
Qui doute que si de ses armesIlion avoit eu l’appui,Le jeune Atride avecque larmesNe s’en fût retourné chez lui ;Et qu’aux beaux champs de la Phrygie,De tant de batailles rougie,Ne fussent encore honorésCes ouvrages des mains célestes,Que jusques à leurs derniers restesLa flamme grecque a dévorés ?
220 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources