Œuvres poétiques de malherbe, 1630
LXXXVIII. Pour monseigneur le comte de Soissons
Ne délibérons plus ; allons droit à la mort ;La tristesse m’appelle à ce dernier effort,Et l’honneur m’y convie ;Je n’ai que trop gémi ;Si parmi tant d’ennuis j’aime encore ma vie,Je suis mon ennemi.
O beaux yeux, beaux objets de gloire et de grandeur,Vives sources de flamme, où j’ai pris une ardeurQui toute autre surmonte,Puis-je souffrir assez,Pour expier le crime, et réparer la honteDe vous avoir laissés ?
Quelqu’un dira pour moi que je fais mon devoir ;Et que les volontés d’un absolu pouvoirSont de justes contraintes ;Mais à quelle autre loiDoit un parfait amant des respects et des craintesQu’à celle de sa foi ?
Quand le ciel offrirait à mes jeunes désirsLes plus rares trésors, et les plus grands plaisirsDont sa richesse abonde ;Que saurois-je espérerA quoi votre présence, ô merveille du monde,Ne soit à préférer ?
On parle de l’enfer, et des maux éternels,Baillés pour châtiment à ces grands criminelsDont les fables sont pleines ;Mais ce qu’ils souffrent tous,Le souffré-je pas seul en la moindre des peinesD’être éloigné de vous ?
J’ai beau par la raison exhorter mon amourDe vouloir réserver à l’aise du retourQuelque reste de larmes ;Misérable qu’il est,Contenter sa douleur, et lui donner des armes,C’est tout ce qui lui plaît.
Non, non, laissons-nous vaincre après tant de combats ;Allons épouvanter les ombres de là-basDe mon visage blême ;Et sans nous consoler,Mettons fin à des jours que la Parque elle-mêmeA pitié de filer.
Je connais Charigène, et n’ose désirerQu’elle ait un sentiment qui la fasse pleurerDessus ma sépulture ;Mais cela m’arrivant,Quelle seroit ma gloire ? et pour quelle aventureVoudrois-je être vivant ?
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources