Œuvres poétiques de malherbe, 1630
LXXII. Récit d’un berger au ballet de madame, princesse d’Espagne
(1615.)
Houlette de Louis, houlette de Marie,Dont le fatal appui met notre bergerieHors du pouvoir des loups,Vous placer dans les cieux en la même contréeDes balances d’Astrée,Est-ce un prix de vertu qui soit digne de vous ?
Vos pénibles travaux, sans qui nos pâturages,Battus depuis cinq ans de grêles et d’orages,S’en alloient désolés,Sont-ce pas des effets que même en Arcadie,Quoi que la Grèce die,Les plus fameux pasteurs n’ont jamais égalés ?
Voyez des bords de Loire, et des bords de Garonne,Jusques à ce rivage où Téthys se couronneDe bouquets d’orangers,A qui ne donnez-vous une heureuse bonace,Loin de toute menaceEt de maux intestins, et de maux étrangers ?
Où ne voit-on la paix comme un roc affermie,Faire à nos Géryons détester l’infamieDe leurs actes sanglants ?Et la belle Cérès en javelles fécondeOter à tout le mondeLa peur de retourner à l’usage des glands ?
Aussi dans nos maisons, en nos places publiques,Ce ne sont que festins, ce ne sont que musiquesDe peuples réjouis ;Et que l’astre du jour ou se lève ou se couche,Nous n’avons en la boucheQue le nom de Marie, et le nom de Louis.
Certes une douleur quelques âmes afflige,Qu’un fleuron de nos lis séparé de sa tigeSoit prêt à nous quitter ;Mais quoi qu’on nous augure et qu’on nous fasse craindre,Élize est-elle à plaindreD’un bien que tous nos vœux lui doivent souhaiter
Le jeune demi-dieu qui pour elle soupire,De la fin du couchant termine son empireEn la source du jour.Elle va dans ses bras prendre part à sa gloire ;Quelle malice noirePeut sans aveuglement condamner leur amour
Il est vrai qu’elle est sage, il est vrai qu’elle est belle,Et notre affection pour autre que pour elleNe peut mieux s’employer.Aussi la nommons-nous la Pallas de cet âge ;Mais que ne dit le TageDe celle qu’en sa place il nous doit envoyer ?
Esprits malavisés, qui blâmez un échange,Où se prend et se baille un ange pour un ange,Jugez plus sainement ;Notre grande bergère a Pan qui la conseille ;Seroit-ce pas merveilleQu’un dessein qu’elle eût fait n’eût bon événement ?
C’est en rassemblement de ces couples célestes,Que si nos maux passés ont laissé quelques restes,Ils vont du tout finir ;Mopse qui nous l’assure a le don de prédire,Et les chênes d’ÉpireSavent moins qu’il ne sait des choses à venir.
Un siècle renaîtra comblé d’heur et de joie,Où le nombre des ans sera la seule voieD’arriver au trépas ;Tous venins y mourront comme au temps de nos pères ;Et même les vipèresY piqueront sans nuire, ou n’y piqueront pas.
La terre en tous endroits produira toutes choses,Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,Tous arbres oliviers ;L’an n’aura plus d’hiver, le jour n’aura plus d’ombre,Et les perles sans nombreGermeront dans la Seine au milieu des graviers.
Dieux, qui de vos arrêts formez nos destinées,Donnez un dernier terme à ces grands hyménées,C’est trop les différer.L’Europe les demande, accordez sa requête ;Qui verra cette fête,Pour mourir satisfait n’aura que desirer.
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources