Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XXX. Stances (1609)
Laisse-moi, raison importune,Cesse d’affliger mon repos,En me faisant mal à proposDésespérer de ma fortune ;Tu perds temps de me secourir,Puisque je ne veux point guérir.
Si l’Amour en tout son empire,Au jugement des beaux esprits,N’a rien qui ne quitte le prixA celle pour qui je soupire,D’où vient que tu veux me ravirL’aise que j’ai de la servir ?
A quelles roses ne fait honteDe son teint la vive fraîcheur ?Quelle neige a tant de blancheurQue sa gorge ne la surmonte ?Et quelle flamme luit aux cieuxClaire et nette comme ses yeux
Soit que de ses douces merveillesSa parole enchante les sens,Soit que sa voix de ses accentsFrappe les cœurs par les oreilles,A qui ne fait-elle avouerQu’on ne la peut assez louer ?
Tout ce que d’elle on me peut dire,C’est que son trop chaste penser,Ingrat à me récompenser,Se moquera de mon martyre :Supplice qui jamais ne fautAux désirs qui volent trop haut.
Je l’accorde, il est véritable :Je devois bien moins désirer ;Mais mon honneur est d’aspirerOù la gloire est indubitable.Les dangers me sont des appas ;Un bien sans mal ne me plaît pas.
Je me rends donc sans résistanceA la merci d’elle et du sort ;Aussi bien par la seule mortSe doit faire la pénitenceD’avoir osé délibérerSi je la devois adorer.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources