Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XXXVII. Stances (1609)
Dure contrainte de partir,A quoi je ne puis consentir,Et dont je ne m’ose défendre,Que ta rigueur a de pouvoir !Et que tu me fais bien apprendreQuel tyran c’est que le devoir !
J’aurai donc nommé ces beau yeuxTant de fois mes rois, et mes dieux,Pour aujourd’hui n’en tenir compte ?Et permettre qu’à l’avenirOn leur impute cette honteDe ne m’avoir su retenir ?
Ils auront donc ce déplaisir,Que je meure après un désir,Où la vanité me convie ?Et qu’ayant juré si souventD’être auprès d’eux toute ma vie,Mes serments s’en aillent au vent ?
Vraiment je puis bien avouerQue j’avois tort de me louerPar-dessus le reste des hommes ;Je n’ai point d’autre qualitéQue celle du siècle où nous sommes,La fraude, et l’infidélité.
Mais à quoi tendent ces discours,O beauté qui de mes amoursÊtes le port et le naufrage ?Ce que je dis contre ma foi,N’est-ce pas un vrai témoignageQue je suis déjà hors de moi ?
Votre esprit, de qui la beautéDans la plus sombre obscuritéSe fait une insensible voie,Ne vous laisse pas ignorerQue c’est le comble de ma joieQue l’honneur de vous adorer.
Mais pourrois-je n’obéir pasAu Destin, de qui le compasMarque à chacun son aventure,Puisqu’en leur propre adversitéLes Dieux tout-puissants de natureCèdent à la nécessité ?
Pour le moins j’ai ce réconfort,Que les derniers traits de la mortSont peints en mon visage blême,Et font voir assez clair à tous,Que c’est m’arracher à moi-mêmeQue de me séparer de vous.
Un lâche espoir de revenirTâche en vain de m’entretenir ;Ce qu’il me propose m’irrite ;Et mes vœux n’auront point de lieu,Si par le trépas je n’éviteLa douleur de vous dire adieu.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources