Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XIX. Sur l’attentat commis en la personne de Henri le grand, le 19 de décembre 1605
Que direz-vous, races futures,Si quelquefois un vrai discoursVous récite les aventuresDe nos abominables jours ?Lirez-vous, sans rougir de honte,Que notre impiété surmonteLes faits les plus audacieux,Et les plus dignes du tonnerre,Qui firent jamais à la terreSentir la colère des cieux ?
O que nos fortunes prospèresOnt un change bien apparent !O que du siècle de nos pèresLe nôtre s’est fait différent !La France devant ces orages,Pleine de mœurs et de couragesQu’on ne pouvoit assez louer,S’est faite aujourd’hui si tragique,Qu’elle produit ce que l’AfriqueAuroit vergogne d’avouer.
Quelles preuves incomparablesPeut donner un prince de soi,Que les rois les plus adorablesN’en quittent l’honneur à mon roi ?Quelle terre n’est parfuméeDes odeurs de sa renommée ?Et qui peut nier qu’après Dieu,Sa gloire, qui n’a point d’exemples,N’ait mérité que dans nos templesOn lui donne le second lieu !
Qui ne sait point qu’à sa vaillanceIl ne se peut rien ajouter ?Qu’on reçoit de sa bienveillanceTout ce qu’on en doit souhaiter ?Et que si de cette couronne,Que sa tige illustre lui donne,Les lois ne l’eussent revêtu,Nos peuples d’un juste suffrageNe pouvoient sans faire naufrageNe l’offrir point à sa vertu ?
Toutefois, ingrats que nous sommes,Barbares et dénaturés,Plus qu’en ce climat où les hommesPar les hommes sont dévorés,Toujours nous assaillons sa têteDe quelque nouvelle tempête ;Et d’un courage forcené,Rejetant son obéissance,Lui défendons la jouissanceDu repos qu’il nous a donné.
La main de cet esprit faroucheQui, sorti des ombres d’enfer,D’un coup sanglant frappa sa bouche,A peine avoit laissé le fer ;Et voici qu’un autre perfide,Où la même audace réside,Comme si détruire l’ÉtatTenoit lieu de juste conquête,De pareilles armes s’apprêteA faire un pareil attentat.
O soleil, ô grand luminaire,Si jadis l’horreur d’un festinFit que de ta route ordinaireTu reculas vers le matin,Et d’un émerveillable changeTe couchas aux rives du Gange,D’où vient que ta sévérité,Moindre qu’en la faute d’Atrée,Ne punit point cette contréeD’une éternelle obscurité ?
Non, non, tu luis sur le coupable,Comme tu fais sur l’innocent ;Ta nature n’est point capableDu trouble qu’une âme ressent.Tu dois ta flamme a tout le monde ;Et ton allure vagabonde,Comme une servile actionQui dépend d’une autre puissance,N’ayant aucune connoissance,N’a point aussi d’affection.
Mais, ô planète belle et claire,Je ne parle pas sagement ;Le juste excès de la colèreM’a fait perdre le jugement ;Ce traître, quelque frénésieQui travaillât sa fantaisie,Eut encore assez de raisonPour ne vouloir rien entreprendre,Bel astre, qu’il n’eût vu descendreTa lumière sous l’horizon.
Au point qu’il écuma sa rage,Le dieu de Seine étoit dehorsA regarder croître l’ouvrageDont ce prince embellit ses bords ;Il se resserra tout à l’heureAu plus bas lieu de sa demeure ;Et ses Nymphes dessous les eaux,Toutes sans voix et sans haleine,Pour se cacher furent en peineDe trouver assez de roseaux.
La terreur des choses passéesA leurs yeux se ramentevant,Faisoit prévoir a leurs penséesPlus de malheurs qu’auparavant ;Et leur étoit si peu croyableQu’en cet accident effroyablePersonne les pût secourir,Que pour en être dégagées,Le ciel les auroit obligéesS’il leur eût permis de mourir.
Revenez, belles fugitives ;De quoi versez-vous tant de pleurs ?Assurez vos âmes craintives,Remettez vos chapeaux de fleurs ;Le roi vit, et ce misérable,Ce monstre vraiment déplorable,Qui n’avoit jamais éprouvéQue peut un visage d’Alcide,A commencé le parricide,Mais il ne l’a pas achevé.
Pucelles, qu’on se réjouisse ;Mettez-vous l’esprit en repos ;Que cette peur s’évanouisse ;Vous la prenez mal à propos ;Le roi vit, et les destinéesLui gardent un nombre d’annéesQui fera maudire le sortA ceux dont l’aveugle manieDresse des plans de tyranniePour bâtir quand il sera mort.
O bienheureuse intelligence,Puissance, quiconque tu sois,Dont la fatale diligencePréside à l’empire françois ;Toutes ces visibles merveillesDe soins, de peines, et de veilles,Qui jamais ne t’ont pu lasser,N’ont-elles pas fait une histoireQu’en la plus ingrate mémoireL’oubli ne saurait effacer ?
Ces archers aux casaques peintesNe peuvent pas n’être surpris,Ayant à combattre les feintesDe tant d’infidèles esprits ;Leur présence n’est qu’une pompe ;Avecque peu d’art on les trompe ;Mais de quelle dextéritéSe peut déguiser une audace,Qu’en l’âme aussitôt qu’en la faceTu n’en lises la vérité ?
Grand démon d’éternelle marque,Fais qu’il te souvienne toujoursQue tous nos maux en ce monarqueOnt leur refuge et leur secours ;Et qu’arrivant l’heure prescrite,Que le trépas, qui tout limite,Nous privera de sa valeur,Nous n’avons jamais eu d’alarmesOù nous ayons versé des larmesPour une semblable douleur.
Je sais bien que par la justice,Dont la paix accroît le pouvoir,Il fait demeurer la maliceAux bornes de quelque devoir,Et que son invincible épéeSous telle influence est trempée,Qu’elle met la frayeur partout,Aussitôt qu’on la voit reluire ;Mais quand le malheur nous veut nuire,De quoi ne vient-il point à bout ?
Soit que l’ardeur de la prièreLe tienne devant un autel,Soit que l’honneur à la barrièreL’appelle à débattre un cartel,Soit que dans la chambre il médite,Soit qu’aux bois la chasse l’invite,Jamais ne t’écarte si loin,Qu’aux embûches qu’on lui peut tendre,Tu ne sois prêt à le défendre,Sitôt qu’il en aura besoin.
Garde sa compagne fidèle,Cette reine dont les bontésDe notre foiblesse mortelleTous les défauts ont surmontés.Fais que jamais rien ne l’ennuie ;Que toute infortune la fuie,Et qu’aux roses de sa beauté,L’âge, par qui tout se consume,Redonne, contre sa coutume,La grâce de la nouveauté.
Serre d’une étreinte si fermeLe nœud de leurs chastes amours,Que la seule mort soit le termeQui puisse en arrêter le cours.Bénis le plaisir de leur couche,Et fais renaître de leur soucheDes scions si beaux et si verts,Que de leur feuillage sans nombreA jamais ils puissent faire ombreAux peuples de tout l’univers.
Surtout pour leur commune joieDévide aux ans de leur Dauphin,A longs filets d’or et de soie,Un bonheur qui n’ait point de fin ;Quelques vœux que fasse l’envie,Conserve-leur sa chère vie,Et tiens par elle ensevelisD’une bonace continueLes aquilons, dont sa venueA garanti les fleurs de lis.
Conduis-le sous leur assurancePromptement jusques au sommetDe l’inévitable espéranceQue son enfance leur promet ;Et pour achever leurs journées,Que les oracles ont bornéesDedans le trône impérial,Avant que le ciel les appelle,Fais-leur ouïr cette nouvelleQu’il a rasé l’Escurial.
220 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources