Le chemin du rire, 1881· I Daniele
VIII. (Fragments.)
D’abord, ce n’était rien ; j’arrivais ; doucement,Nous causions nos regards se croisaient sans tourment.Peu à peu, sans savoir, en mon âme abusée,Je collectionnai, comme dans un musée,Chaque geste de toi, chaque charme nouveau.Puis, je ne sais quel philtre enivra mon cerveau.Je compris, saisi d’une émotion profonde,Qu’un bouquet de jasmin pût contenir un monde.Tout ce dont j’avais ri, tout ce que je niais,Les tirades des vieux romans les plus niais :« Serments, » « aveux, » « soupirs, » la banalité peinteEn vieil azur, brûlaient mon cœur comme une absinthe ;
Tel qu’un dégustateur, plein de soupçon, je boisTes moindres mots, je suis l’espion de ta voix.Oh ! ne pas-être aimé, par-dessus tout ! Je souffreDe ce que dit ta bouche et de ce qu’elle tait.Pour te faire aimer tant de moi, que t’ai-je fait ?
Maintenant, quand tu dors et quand tu ne dors pas,Quand tu marches et quand tu ne fais point un pas,Quand tu pleures et quand tu ris, quand sur un livreTu penches ton beau front, quand tu te laisses vivreSimplement sous mes yeux, je suis triste. O mon Dieu,Que le coin de ta lèvre, en remuant un peu,Soulève donc en moi d’extases et de crainte !Pour endormir ma peine il n’est que ton étreinte.
Je m’étais composé comme un comédien,C’est vrai ! Je me disais le rire fera bien ;Je voulais te bercer de caresses félines ;Je m’exerçais à des sveltesses de gamin,De tourneurs de couplets, de mangeurs de pralines.Ton regard m’arrêta tout net sur mon chemin.Je ne sais pas pourquoi j’ai flatté ton sourire ;Ce que je t’en disais n’en voulait point tant dire,Et ne méritait pas surtout ce lourd cadeau :Ton amour, que mon cœur porte comme un fardeau.
Je t’aime donc ; je t’aime ; et le faux petit pageQui s’annonçait un soir par un léger tapage,A tes volets, saigne et languit comme un blessé ;Tu m’as pris dans ton cher sourire, ta paroleA fait tomber mon masque ; et le fard de mon rôleS’est, au doux frôlement de ta lèvre, effacé.
Des vieux m’ont dit « Ce sont des phases de la vie,La jeunesse est nerveuse et veut être assouvie ;Mais cela passera. » Moi, je sais bien que non.Eh ! peuvent-ils, ces vieux, mesurer mes ivresses,A moi qui trouve au fond de tes moindres caressesL’âme de Madeleine et la chair de Ninon ?
1874.
47 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources