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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· I Daniele

IX. L’Ombre d’autrui

Paul Marrot· 52 vers

Quand les sangles des lits Sonores.Gémissent sous nos poids unis,Narguant les amateurs d’aurores,Je voudrais des soirs infinis.

Sous les courtines, où j’allongeMon corps par ton corps excité,Je te presse, comme une éponge,Pour boire toute ta beauté.

Et lorsqu’après la chaude ivresse,Après le délire énervant,Incomparable de paresse,Tu t’endors, la poitrine au vent ;

Après t’avoir vue, en des phasesIntenses, passer et frémir,Les yeux ouverts par les extases,Je veux encor te voir dormir.

Aux feux très doux de la bougieJe m’abreuve de t’admirer ;J’ausculte ta gorge rougie,Et je t’écoute respirer.

Alors, si je te vois sourire,Si dans ton rêve effarouché,Tes membres me semblent souscrireA quelque lubrique marché ;

Si ta face devient hagarde,Je crois, désirant ton réveil,Qu’une apparition paillardeAbuse de ton cher sommeil ;

Et quand les voluptés suantesJettent leur écrin sur ton front,Jaloux des songes que tu hantes,Mon cœur ressent comme un affront.

Une ombre qui n’est pas la mienne,Un fantôme qui n’est pas moi,A fait de ma place la sienneEt s’est glissé le long de toi.

Quelle est la forme vaporeuseQui t’a donné des rendez-vous ?Sors du sommeil, mon amoureuse,Je suis malheureux et jaloux.

Laisse-moi mordre ton oreille !Qu’en maudissant ce faux départMa douce morsure t’éveille.Tu souriais j’en veux ma part.

Tu ne perdras rien, je m’engage,Chassant le fantôme, après lui,A poursuivre le doux ouvrageCommencé par l’ombre d’autrui.

Sors des vains songes ! Abandonne-Toi dans mes bras chauds et réels.Réveille-toi ; je te pardonneCes péchés immatériels.

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources