Le chemin du rire, 1881· I Daniele
VI. Strophes d’Amour
On dit les bois en fleurs ; j’aime bien mieux ta- chambreAux murs capitonnés, aux longs tapis de peaux,Où les coussins soyeux, foulés par ton repos,Gardent le moule exquis de ton corps qui se cambre.On dit les bois en fleurs.
On dit le soleil chaud au dehors qu’il éclate !Nous, fermons les volets pour déguster l’amour.Ne laissons point entrer un seul rayon de jour ;A la lampe ajustons l’abat-jour écarlate ;On dit le soleil chaud.
On dit l’oiseau pimpant ; ses grâces éveilléesAniment le grand bois qui renaît et verdit ;On dit. Je ne veux pas savoir tout ce qu’on dit.Laisse à ton sein monter mes mains émerveillées ;On dit l’oiseau pimpant.
Il fait bon de s’étendre en d’épaisses prairies,Où la double fraîcheur de l’arbre et du gazonAttiédit la trop vive ardeur de l’horizon ;Mais cela ne vaut pas nos longues coucheries.Il fait bon de s’étendre !
Ne parlons pas des fleurs, parce qu’elles languissent,Qu’elles ne durent pas toute une éternité,Et, belles un printemps, dès qu’apparaît l’été,Dans un adieu fané se penchent et périssent ;Ne parlons pas des fleurs.
Le soleil et l’oiseau n’ont qu’un temps notre extaseA nous, chère, sans soir, sans été, sans trépas,N’imitera jamais, oh ! jamais, n’est-ce pas,Quand l’oiseau meurt aux feux du couchant qui s’embraseLe soleil et l’oiseau ?
Hélas ! quand on revient des grandes promenades,Muets, un peu grisés d’avoir bu trop d’air pur,Le soir morne, là-bas, ensanglante l’azur,Les cœurs sont fatigués et les lits sont maussades,Hélas, quand on revient !
Restons chez nous, tout seuls, comme des égoïstes ;Fuyons cette Nature et ses fragilités,Ses deuils fréquents d’amour et ses promiscuités ;Nous nous créerons, vois-tu, des mondes bien moins tristes ;Restons chez nous, tout seuls.
L’homme est seul inventeur de choses éternelles ;Sa foi survit à tout tout a beau trépasser,La foi vit. Clos les yeux et crois à mon baiser,Et gardes-en toujours le feu dans tes prunelles.L’homme est seul inventeur.
Inventons un devoir ; il n’est point si farouche,Le Devoir ignoré des bêtes ; il est doux ;On le place où l’on veut. Eh bien, figurons-nousQue le nôtre est d’avoir ta bouche sur ma bouche.Inventons un devoir.
Oiseaux, fleurs et soleil, restez bien loin ; la flammeDe la lampe suffit, puisque nous nous voyons !Le temps éteint vos voix, vos parfums, vos rayons ;Nous, pour l’éternité nous vous avons dans l’âme,Oiseaux, fleurs et soleil !
55 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources