Le chemin du rire, 1881· I Daniele
V. Vénus vierge
La madone, aux longs yeux baissés,Se dressait dans sa robe blanche,Qui dessinait sa chaste hancheEt son sein vierge de baisers.
Humble dans son éternité,Elle était douce autant qu’austère,Ses bras se tendaient vers la terre,Avec une immense bonté :
Le marbre était des mieux venus,Si bien qu’un sculpteur sacrilègeDe la Vierge, aux blancheurs de neige,Rêva de faire une Vénus.
Le sculpteur égaya les yeux ;Et, d’après d’antiques esquisses,Dégagea le corps et les cuissesDu pli des vêtements pieux.
On vit palpiter les contours,Délivrés du manteau sévère,Et des flancs de la Vierge mère,Naquit la mère des Amours.
Voulez-vous de moi pour sculpteur,O Daniele ! et que je fasseLuire un rayon sur votre face,Où respire trop de hauteur ;
Livrez à mon désir pressant,Dans une très discrète orgie,Vos formes d’exquise effigie,Marbre veiné par votre sang.
La madone ne pouvait pasReprendre sa robe en poussière ;Mais la vôtre, restée entière,Vous voile au sortir de mes bras.
Donc aimons-nous, et puis passezPar le monde, chaste et prudente,Gardant une flamme latenteDans vos yeux, vos longs yeux baissés.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources