Le chemin du rire, 1881· Toast au soleil
Toast au soleil
Voici qu’à l’orient, l’aube éteignant le lustreDes étoiles, parait, discrète à son balustre ;Le soleil, qui ne règne encor qu’incognito,Dans la vapeur, se taille un étrange manteau,Et, couché sous l’amas des teintes rouges d’ocre,Modeste et gris, se plaît dans un jour médiocre.Mais bientôt une écharpe où luit un signe d’orAnnonce aux cieux qu’il va, dans un immense essor,Globe prodigieux, dardant ses flammes jaunes,S’élancer vers l’azur démesuré des zones.Sur son chemin déjà, le firmament bleuit ;De glissantes clartés persécutent la nuit,Qui, languissamment lutte, et faiblit, et s’efface,En laissant pour derniers vestiges, sur la faceDe l’astre, un voile d’ombre où s’émoussent ses traitsOh ! monte ! aveugle-nous ! dans ta gloire apparais !Salut soleil ! aïeul universel ! Le monde,Qu’entretient le baiser de ta lueur féconde,T’attendait. Car la terre est un flot refroidiQui, jailli de tes flancs, tournoyant, attiédi,Se figea peu à peu, s’orna de créaturesEt devint dans l’espace une de tes natures.Elle mourrait sans tes embrassements ardents ;Sortis de ta chaleur, nous en vivons, et dansLes ondulations actives de tes flammes,Nous puisons ces vigueurs qu’on appelle nos âmes ;
Rien n’est qui ne soit fils de ses travaux sacrés :Il a vivifié l’être, à tous les degrés ;Le sang court sous la peau, la sève sous l’écorce,A son appel. Il est le total de la force.Si bien, que, grelottant auprès d’un cendrier,Des peuples l’ont fait roi de leur calendrier ;Et les religions, qui passent quand il reste,Toutes, sous son pouvoir, s’inclinent sans conteste.Prêtre immuable, au sein des mondes gravitants,Aux Dieux, aux Saints, il fait leur jour, règle leur tempsA chacun son rayon ! Aux cultes vieux ou jeunes,Il sonne le signal du triomphe ou des jeûnes !
… Mais il monte. Voilà que son disque élargiNe plonge qu’à moitié, comme en un bain rougi.Tout à l’entour la nuit qui l’étreignait, s’effrange,Formant des plaques d’ombre où le gris et l’orangeComme en une mêlée immense de drapeaux,Flottent en se heurtant, tumultueux lambeaux.Et radieux, devant l’humanité ravie,Il monte, fulgurant, il monte ; c’est la vie !Il se jette en plein ciel ; il règne, il est sultan ;Il vit ! il fouette, avec son rayon insultant,La Nuit, cette boiteuse au manteau noir ; les rêvesMauvais, les cauchemars poignants comme des glaives,Comme au coup de clairon brusque et répercuté,Des camps vont délaissant le cœur ressuscité.
La nuit, c’est la méchante et louche entremetteuse,La reine des forfaits, la débauche honteuse,D’où l’on sert accablé par ce vague effrayantEt ces étirements nerveux, vers le néant ;Mais, lourds désirs, torpeurs, tout fuit, tout fuit, quand l’aubePose son pied qui saigne, à l’orient du globe,Et, dans l’explosion des cieux resplendissants,Le grand soleil défait les songes malfaisants.Les doutes et le spleen qui tiennent, dans leur cangueMortelle, les enfants de notre siècle exsangue,Encor tristes d’avoir perdu l’éternité,Se dissolvent devant la virile clarté.Tant qu’il luit en sa franche ardeur, il nous délivre ;Nous n’avons plus besoin de mensonges pour vivre ;Il nous suffit ! On marche, allégé des fardeauxDe la nuit, fier et fort ; il pénètre les os,Du feu le plus subtil de ses splendeurs ignées :C’est le libérateur des vigueurs enchaînées !
O frères qui chantez, ô poètes, deboutDans l’air vibrant, les yeux levés au ciel, où boutL’essence de la vie en ces fournaises rouges,Fuyez l’énervement des prêtres et des gouges,Venez fortifier vos corps aux rayons clairs ;Tendons l’oreille avec extase, et, par les airsÉcoutons le travail des mondes ; puis, en groupes,Scandant à l’unisson, avec des chocs de coupes,L’hymne joyeux de la Nature à son réveil,Portons, dans un grand toast, la santé du Soleil.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources