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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques

XXXVI. L’Éternité

Paul Marrot· 92 vers

L’homme oscille au milieu des promesses du sort,L’éternité l’effraie à l’égal de la mort.

‒ « Tu vivras glorieux dans des apothéoses ;Comme le sybarite antique, un lit de rosesMoelleux et triomphal, recevra ta beautéEt la perfection de ta virilité.La vierge la plus pure, incessamment penchéeSur, toi, tiendra ton âme à sa lèvre attachée,Et son amour sera plus ferme que le rocEt sans retour. Puis, tu choisiras dans le chocDes nations les mieux faites pour l’épopée,Le plus grand nom éclos aux lueurs de l’épée.Cette vierge et ce nom seront à toi. Veux-tuÊtre un héros d’honneur, sans avoir combattu ?Être un héros d’amour, sans crainte du mensongeDe la bouche et des yeux ? Réaliser le songeDu baiser sans morsure et du pur idéal ?Plus fort que Jéhovah, Brahma, Zeus et Baal,Connaître mot à mot, à fond, la grande pièceDu monde, sans quitter la coupe de liesse,Pleine d’une liqueur impossible à tarir ?Mais, avec tout cela, veux-tu ne pas mourir ?

Tu vas mener le train des Héliogabales ;Un char retentissant, escorté de cymbales,T’emportera, debout, dans la poussière d’or.Lorsque tous sont brisés, vois, le tien roule encor !Tes désirs d’empereurs apaiseront des reines ;Vitellius lui-même, engraissé de murènes,Envierait la splendeur rare de ton banquet.Tu cueilleras le monde entier comme un bouquet.Tes étonnants plaisirs n’auront pas de redites,Et les secrets perdus des nations maudites,Tu pourras les goûter dans tous les Alhambras ;Tu tiendras, mieux que Cléopâtre, entre tes bras.Et les hommes mourront ; tu diras à ces hommes :« Mourez ! » toi, tu vivras raillant leurs derniers sommes,Raillant leur agonie et leur fragilité,Car tu vivras pendant toute l’éternité.Veux-tu ?‒ Si j’acceptais, pacte irrémédiable,Comme le docteur Faust, tenté par le diable,Mon ciel, en commençant, constellé de rayons,Bientôt s’assombrirait ; les désillusions,Avec des gestes fous de femmes désolées,Marcheraient devant moi sous de noires allées,Aux files de cyprès qui n’en finiraient pas.

Penser qu’après ce pas viendra toujours un pas,Que, toujours devant soi, mon âme inassouvie,Ainsi que du gravier, pousserait de la vie !Marcher, toujours marcher, juif errant du bonheur.Misère !J’envierais tous ceux dont le sonneurCarillonne le glas, tous ceux dont la mort figeLes yeux et qui s’en vont, délivrés du vertige,Sous les tombeaux épais dormir le bon repos.‒ Femmes, trêve à l’amour. Enlevez ces drapeaux !Depuis seize mille ans, c’est la même fanfare.Les vaisseaux, tourmentés dans la nuit, ont le phareQui les réconcilie avec l’obscurité ;Moi, pas un point saillant dans mon éternité !Enlevez ces drapeaux, emblèmes de victoire,Car je vivrai toujours ma vie expiatoire :Je sais qu’ils me seront fidèles, j’y tiens peu.A quelque bien j’aurais besoin de dire adieu.Qu’on jette ces drapeaux ! qu’on brise cette coupe,Car sur mon implacable azur ne se découpeAucune vision, et je boirais en vain ;Rien ne me sourira dans les vapeurs du vin !Renversez le banquet, car la vieille natureNe peut rien me donner de neuf pour nourriture ;Je me meurs d’appétit, ainsi qu’au premier jour.C’est fini. Rien n’est plus : femme, trêve à l’amour !‒ Non, ce n’est pas fini : marche sans cesse, marche !La terre tourne et l’eau toujours roule sous l’arche ;Vis donc encor. ‒ J’irais, en portant sur mon dos,Tous les ans écoulés comme d’épais fardeaux,Et pensif, je verrais, écrasé sous ma charge,Les peuples, pleins d’orgueil, marcher à pas de chargeVers quelque but lointain, qu’ils n’atteindront jamais,Mais chacun s’écrier, en mourant : Je renais !Pétrifié, sentant mes forces abattues,Je porterais ces poids énormes des statuesQue le sculpteur plaça dans les grands monumentsAnciens, et qui, debout prés des entablements,Semblent porter la masse entière des toitures ;L’Univers agissant est né pour leurs torturesSous leurs yeux morts, devant leurs expiations,S’écoule le torrent des générations.

Je veux voir le soleil de mon heure dernière ;Je suis las, laissez-moi retourner en poussière,Me coucher et dormir dans le tombeau béant…Voici l’éternité ‒ je reprends mon néant. »

92 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources