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un seul est le mot juste.

Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

La symphonie de la nuit

Gustave Mathieu· 242 vers

I Coucher de lune

A l’encontre du vieux clocherDont le coq luit sur le village,Luna rôde pour se cacherDans le feuillage.Un instant, du haut des forêts,Elle contemple la valléeCuivrant de jaunissants refletsL’eau crespelée.

Elle descend rapidement ;On distingue son nez, sa bouche,Et dans les branches vaguementUn œil qui louche.Devant cette face d’argent,Claire, souriante et mi-pleine,Tous les arbres vont s’allongeantDessus la plaine.

La pale étoile, qui la suitComme un blanc vaisseau sa nacelle,Du ciel qui s’avive et reluit,Tombe avec elle.Les dernières jaunes lueursSur les monts lentement s’éteignent,Les astres, perdant leurs pâleurs,Dans l’eau se baignent.

La lune a fini sa chanson,La terre qui tourne et l’emporteVient de l’éteindre à l’horizon,La lune est morte.

Chœur

Guettant le retour d’Aurora,Ma voix claire retentiraSous la fenêtre parfumée,Jusqu’à l’heure où s’éveilleraLa bien-aimée.

A la belle endormie

Là-haut, derrière un frais rosierConstellé de roses,Enguirlandant jusqu’au grenierLes fenêtres closes,Elle dort d’un doux sommeiller,Ses lèvres desclosesEffeuillant dessus l’oreillerLes plus tendres choses.

Rêve divin, tout parfuméDu souvenir du bien-aimé,Qui la chante en bas, pieds dans l’herbe,

Guettant l’heure empourprée où son luisant réveilDe ses longs rayons d’or fera ce chant superbePâlir comme une étoile au lever du soleil,

II La nuit

Tout le firmament à nouveauDe fraîches étoiles s’allume,On les voit se baigner dans l’eauD’où monte une bleuâtre brume.

Chantons la rosée et la nuit,Ses vagues bruits et son silence,Chantons le ver luisant qui luitEt les astres du ciel immense.

La chanson de la nuit

Des blés mouvants, du thym fleuri,De l’herbe haute, et fraîche, et drue,Par intervalles, le cri-criMêle sa chanson suraiguëAu chant du crapaud langoureux,Mélancoliquement sonore.Quand soudain, devançant l’aurore,Un cri de coq impétueuxDéchire l’air et monte aux cieux.

Gosiers tendus et de voix pleines,Cantonnés sous les bois ombreux,Les rossignols luttent entre eux,Chantant à réveiller les chênes,

Grenouilles élevant la voixDe la mare du voisinage,Au moindre frisson de feuillageSe taisent toutes à la fois.Au cri déchirant de l’orfraieSuccède un lointain aboîment,Avec subit hennissementD’une cavale qui s’effraie…Le ver luisant dans l’herbe luit.Puis tout rentre dans le silence,On n’entend plus que l’eau qui bruit,Mais la grenouille recommence.

Chœur

Chantons la rosée et la nuit,Ses vagues bruits et son silence ;Chantons le ver luisant qui luitEt les astres du ciel immense.

III Sérénade

Prologue

Qu’ils sont courts, les doux instantsPour aimer et vivre !Le soleil met plus de tempsA fondre le givre.Vive du beau mois de maiLa verte jeunesse !Vive la nuit, l’air embaumé,Vive ma maîtresse !

Chœur

Ma belle amante, éveille-toi,Ouvre la porteDe ton jardin, et viens à moi,La lune est morte.

Sérénade

Dans un dernier rayon du soir,Blanche et penchée, hier je t’ai vueTe retournant à ton miroir,Épaule nue.Depuis, toujours je vois en l’air,Dans les rubans et les dentelles,Ton bras levé ; je vois l’éclairDe tes prunelles.

Du rossignol dedans la nuit,La voix en fleur, jamais lassée,Chante l’amour, l’heure qui fuitEt la rosée.Sous les lilas, les aubépins,Sa chanson que la brise effeuilleVa se perdre aux parfums lointainsDu chèvrefeuille.

Aujourd’hui n’a pas de retour,L’heure est ailée, ô ma charmante !N’attendons pas, prenons le jourQui se présente.Demain n’est qu’un pays tout noir,Sans arbres verts, sans jour, sans lune ;Dans son eau sombre on ne peut voirTes yeux, ma brune !

Chœur

Ma belle amante, éveille-toi,Ouvre la porteDe ton jardin, et viens à moi,La lune est morte.

IV Chant

Prologue

Mais tout se brouille en mon cerveau,L’étoile fixe et la planète ;Lænsberg, prête-moi ton flambeau,Ton sextant, ta longue lunette,Ajoute le bonnet pointu,Long distillateur de science ;De ta robe ample revêtu,Je vais chanter le ciel immense.

Le ciel

A l’est, à l’ouest, au sud, au nord,D’un ail libre que rien n’arrête,Pour déchiffrer ces lettres d’or,Levons la tête.Pas un seul nuage, et je voisAu ciel bleu-noir, où l’on peut lire…Les chemins lactés, les trois Rois,L’Ours et la Lyre.

Chœur

Mondes, luisez au firmamentA des millions, milliards de lieues,Mêlez au feu du diamantVos lueurs bleues.Comme la terre et les planètes,En vos évolutions muettes,Tournez, tournez, mondes vermeils,Autour de vos luisants soleilsAvec Équateur, Écliptique…Pole nord et Pole antarctique.

Voici l’œil rouge du Taureau,Cassiopée et les Hyades,Sirius luisant, clair et beau,Et les Pléiades ;Le grand Jupiter, puis encorLes Gémeaux, le Lion, l’Écrevisse…Mars, Mercure, et les cheveux d’orDe Bérénice.

De la céleste profondeurDe ce grand océan mobile,Chaque astre selon sa couleurLuit ou rutile ;Livre immense, tout grand ouvertA l’œil du pilote et du pâtre,Scintillant, jaune-or, rouge-vert,Et bleu verdâtre…

Courant soudain du sud au nord,Parfois la force magnétiqueFait par un électrique effortLa rive arctiqueS’empourprer de grandes rougeurs…Douces boréales aurores,S’avivant des fauves lueursDes météores.

L’étoile file, une autre suit,Et voici des milliers d’étoilesGlissant du manteau de la nuitEt de ses voiles.Grand artifice éblouissant,Il retombe en pluie éclatante ;Les yeux se remplissent de sang,L’âme est contente…

Chœur

Mondes, luisez au firmament,A des millions, milliards de lieues,Mêlez aux feux du diamantVos lueurs bleues.Comme la terre et les planètes,En vos évolutions muettes,Tournez, tournez, mondes vermeils,Autour de vos luisants soleils,Avec Équateur, Écliptique,Pôle nord et Pôle antarctique.

V L’aube

Des cimes du lointain,Du creux du val sonore,Les coqs au cri d’airainOnt fanfaré l’Aurore.Tout l’Orient se teint,Rougit, verdit, se dore ;Mais Vénus luit encoreAu front blanc du matin,

Qui sur les monts rosés, pied haut, aile étendue,S’arrachant aux baisers de l’Aurore éperdue,Sur la campagne en. fleur s’enlève frémissant.

Le hibou s’effarant à sa blanche tunique,Fuit d’un vol velouté vers la tourelle antique,Dont la vitre flamboie aux feux du jour naissant.

Fin de la sérénade

Ma belle amante, éveille-toi,Ouvre la porteDe ton jardin, et viens à moi,La lune est morte.

Mais je vois ta forme passer,Éclairant toute la fenêtre,Puis, sous les rideaux s’effacerEt reparaître…Ta vitre, comme l’horizon,Reluit, flamboie et se colore : ,Es-tu l’éclat de ma chanson ?Es-tu l’Aurore ?…

Aux cieux déjà, le blanc matinVa soufflant toutes les étoiles,Le vent sur l’eau, dans le lointain,Gonflant les voiles.Voici le jour, et dans les fleursEt sur les eaux, le vent, l’abeille,Doux chants d’oiseaux, parfums, couleurs,Tout se réveille..,

Belle endormie, ouvre les yeuxAux clartés de mon chant superbe,Lève-toi ! Nous irons tous deuxErrer dans l’herbe…Tu verras du sein des moissonsMonter les vives alouettes ;Sous les bois nous effeuilleronsLes pâquerettes.

Aujourd’hui n’a pas de retour,L’heure est ailée, ô ma charmante ;N’attendons pas, prenons le jourQui se présente.Demain n’est qu’un pays tout noir,Sans arbres verts, sans jour, sans lune ;Dans son eau sombre on ne peut voirTes yeux, ma brune.

242 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources