Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
La plainte du pâtre
Toujours rêvant à la meunière,Par pluie ou vent, ciel bleu, ciel noir,Je suis là, du matin au soir,Debout planté dans la bruyère.Mes longs cheveux, sous mon chapeau,Flottant au vent qui les démêle,Semblent pleurer mon vieux sarreau,Mon teint hâlé, ma face grêle.
Coulez, mes pleurs !Fleurissez, fleurs !Les grands yeux noirs de la meunièreDans ma poitrine ont mis le feu ;Pour sa personne tout entière,Me faudra-t-il mourir ? mon Dieu !
I
Elle est si belle la meunière,Un jour de fête, le matin,Quand elle descend le ravin,Clocher devant, moulin derrière…Courte de jupe, et flanc pressé,Elle va comme une hirondelle,Le chignon lourd et haut trousséEntre deux ailes de dentelle.Coulez mes pleurs,Fleurissez, fleurs !
II
Dès le matin, sur la colline,Je viens voir son moulin à ventTourner dans le soleil levant,J’en perds la vue, et ça me mine…Hier encor, par tous mes yeux,Sans respirer, j’ai vu paraîtreSon bras nu peignant ses cheveuxDans le pampre de sa fenêtre.Coulez, mes pleurs,Fleurissez, fleurs !
L’autre jour, j’étais comme un lièvreRasé tout près d’un peuplier ;Quand elle a passé l’échalier,Sa jambe m’a donné la fièvre.C’était pour la première fois !Pour lui parler je me relève,Mais ma gorge a séché ma voix ;Puis elle a passé comme un rêve.Coulez, mes pleurs,Fleurissez, fleurs !
III
L’halbran, le canard, la sarcelle,Dans les roseaux des grands étangsBattent de l’aile et vont flottants ;Dans les blés, la perdrix rappelle.Le coucou chante au fond des bois,Et moi, je reste solitaire,Sans printemps, sans amour, sans voix,Triste comme un champ de bruyère.Coulez, mes pleurs,Fleurissez, fleurs !
Les grands yeux noirs de la meunièreDans ma poitrine ont mis du feu,Pour sa personne tout entièreMe faudra-t-il mourir ? mon Dieu !
IV
Mes moutons ont mangé la placeOù je me plante sans m’asseoir,Pour y rêver et pour la voir,Mon chien me regardant en face.Tout s’en va faute de manger,Berger, moutons, chien qui les veilleEt qui les force à se rangerAu troupeau maigre qui sommeille.Coulez, mes pleurs,Fleurissez, fleurs !
Adieu, grands bois ! adieu, meunière !C’est trop attendre et trop mourir ;Puisque rien n’a pu t’attendrir,J’en finirai par la rivière…La terre a bu, les prés sont soûls ;Fleurissez, fleurs ! grandis, verdure !Restez dessus, j’irai dessousPrier que le printemps vous dure.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources