Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Le renouveau
Prologue
Sous le Bélier, au retourDe sa tâche australe,Instant où la nuit au jourEst partout égale,Le soleil tenant en mainSa juste balance,Dans le boréal cheminParait et s’avance.
Solvitur Acris Hyems
Mars a lancé son grésilEt ses giboulées,Par le joli mois d’avrilAu Nord refoulées,Et sous le ciel s’emperlantD’éclatantes nues,Les torrents fous vont roulantLes neiges fondues.
Un petit vent du MidiDe sa tiède haleineA tous les bois reverdi,Les monts et la plaine ;L’hirondelle a pris son vol,Et sous la coudretteOn entend le rossignolAvec la fauvette.
Couronné de frais lilas,De blanche aubépine,Le Printemps, pieds nus, nus bras,Descend la colline…Du soleil dans les cheveux,Où la brise joue,L’azur du ciel dans les yeuxEt la pourpre en joue.
L’arbre à fruit, sur le gazonSecouant sa neige,Promet des fruits à foison ;Que Dieu le protège !Et garde les floraisonsDes blanches gelées,Du grésil, des hannetonsEt des giboulées !
Le soir, aux vieilles chansons,La blonde et la bruneSautent en faisant des rondsSous la pleine lune ;Pendant que les amoureux,Suivis de leurs ombres,S’en vont par les chemins creuxCherchant les lieux sombres,
Le noir forgeron, nus bras,A quitté l’enclume,Pour respirer les lilasDont l’air se parfume…Mais voici qu’il disparaît,Du sel dans la gorge,Pour éteindre au cabaretLe feu de la forge.
Le printemps est dans mon cœur,Tout mon cour rayonne ;Butinant de fleur en fleur,L’Amour y bourdonne.Les jasmins sont en bouton,La rose m’enivre ;Quel beau ciel ! et qu’il fait bonDe se sentir vivre !
Chœur
Vole, Amour ! à la maisonDe ma douce amie,Et dis-lui que la saisonSera tôt finie.
I
Sur tes deux ailes d’argentPars avec la brise,Rasant le beau lac changeantDont le flot s’irise,Vole, Amour, et vole encor,Que rien ne t’empêche,Choisis dans ton carquois d’orTa plus fine flèche !Vole, Amour ! à la maisonDe ma douce amie,Et dis-lui que la saisonSera tôt finie.
II
Toute or, toute blanc satin,En pleine fenêtre,Sous ses cheveux, le matin,On la voit paraître,Et les oiseaux d’alentour,La voyant plus belleQue l’eau, le ciel ou le jour,Volent autour d’elle.
Vole, Amour ! à la maisonDe ma douce amie,Et dis-lui que la saisonSera tôt finie.
III
A l’azur de ses grands yeux,Qu’un front pur ombrage,A l’or de ses blonds cheveux,A son fin corsage,Amour, tu la connaîtras,Et d’une voix tendreEn secret tu lui dirasQue je meurs d’attendre.
Vole, Amour ! à la maisonDe ma douce amie,Et dis-lui que la saisonSera tôt finie.
Épilogue
Ils sont si courts les instantsPour aimer et vivre,Le soleil met plus de tempsA fondre le givre…Avant de passer dessous,Aimons-nous sur terre !Bientôt nous ne serons tousQu’ombre et que poussière.
112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources