Parfums, chants et couleurs, 1878· Ouverture
Le réveil de musa
Le réveil
Se prenant corps à corps, le jour lutte avec l’ombreQui se fait doucement, tout doucement moins sombre,Et d’objets en objets, dedans l’appartement,Les yeux s’habituant… distinguent vaguement…Enfin, le clair matin, de sa joyeuse face,Trouant la jalousie, – à la vitre grimace,Faisant de sa blancheur claire, et plus claire encor,Des meubles aux rideaux, jaillir la pourpre et l’or !Dehors, à l’orient, le lointain se colore ! ! !Sur sa couche étendue, et pareille à l’Aurore,Bras noués sous la nuque, et lèvres sur les dents,Le front semi-voilé sous les cheveux ardents,
Ruisselant à l’entour, et de leur éclat fauvePourprant ses nudités dans l’ombre de l’alcôve…Musa dort… attendant, en un songe vermeilDe l’amant préféré le long baiser réveil.
La bouche, par instants s’animant, semble direQu’elle va tout à coup s’emperler d’un sourire ;Puis plus rien… On croirait qu’elle est morte vraiment,N’était de ses longs cils le doux clignotement…Ce pied cambré sortant de la courtine rouge,Et ce sein rond mi-nu , sous le lin blanc qui bouge…
Elle dort… attendant, en un songe vermeil,De l’amant préféré le long baiser réveil.
Vates
Frais époux d’Aurora, non ! ce n’est pas la tienneQui sommeille ici, va ! Contemple, c’est la mienne…Mais je crois que là-bas, à l’orient vermeil,Vous avez oublié, serviteur du Soleil,D’éteindre cette étoile, et c’est Vénus la belle,Le maître n’est pas loin : fuyez à tire d’aile !Bras dessus, bras dessous, nous irons la revoirÉtinceler, splendide, à votre front ce soir.
Chœur
Parfums, chants et couleurs, par la fenêtre ouverte,D’où l’on voit la campagne, et rose, et blanche, et verte,Accourez tous ; entrez, beaux enfants du Soleil,Pour embaumer, chanter et dorer le réveilDe la chaste beauté qui sur ce lit repose,Montrant ses blanches dents, sur sa lèvre déclose.
Vates
Ah ! rompons les douceurs de ce long sommeiller.Ouvre ces yeux aimés, et du mol oreillerDénouant ces bras nus, lève ta belle tête,Mignonne, à ce baiser, vrai baiser de poète,Qui, tout à toi, comprend (dut le blanc Saint-Esprit,Rodant ici peut-être, en rougir de dépit)Que pour te féconder il faut tout autre choseQu’un baiser de zéphyr, ou qu’un parfum de rose.
Elle dort… attendant, en un songe vermeil,De l’amant préféré le long baiser réveil ;Mais le rire a perlé sur ces lèvres décloses,Faisant de ce teint mat jaillir deux fraîches roses,Belles pudiques fleurs qui guettaient ton réveilPour te faire à la joue un éclat tout pareil.Et voici que l’alcôve, ô ma belle éveillée,Des rayons de tes yeux s’est tout ensoleillée.
Allons ! dans tes beautés, laisse-toi toute voir,Étoile du rêveur ! parfum ! pourpre du soir ! ! !En veux-tu des baisers, ma divine conquête,Tiens ! pour la faire encor, voilà : la chose est faite !Un témoin ! le Soleil ! Trop tard, beau Soleil roi !La lune d’hier soir en a vu plus que toi !Mais tu n’es pas de trop, blond Phébus ! donc modèreCes coursiers frémissants qui ronflent la lumièreDu jour à pleins naseaux, et du fond du ciel bleuSecouant dans les airs ta crinière de feu,Debout sur ton char d’or, la face émerveillée,Contemple en ses splendeurs la muse réveillée.
Chœur
Parfums, chants et couleurs, par la fenêtre ouverte,D’où l’on voit la campagne, et rose, et blanche, et verte,Accourez tous, entrez, beaux enfants du Soleil,Pour embaumer, chanter et dorer le réveilDe la chaste beauté, qui sur ce lit, repose,Montrant ses blanches dents sur sa lèvre déclose.Criant dans l’azur, les prompts martinetsDe joyeux zigzags sillonnent l’espace ;Dans l’air matinal l’hirondelle passe,Rasant les murs blancs, les toits, les volets,Pendant que là-bas les vitres lointainesS’allument des feux du soleil levant,Et que des hauteurs un frais petit ventDes jardins fleuris souffle les haleines.
Le lever
Faisant au saut du lit jaillir comme un éclair,Des désordres du lin l’éclat nu de sa chair,Musa vient de chausser la pantoufle écarlate.La divine un instant s’étire, se dilate,Et devant son miroir, empoignant ses cheveux,Calme, le peigne en main, leurs flots tumultueux ;Puis, d’un prompt tour de reins, bras levés, les arrêteNégligemment massés sur sa superbe tête.L’instant d’après, voici qu’en un réduit voisin,On entend chanter l’eau qui perle sur son sein.Enfin, sous son peignoir, grande et tout en fenêtre,Au balcon s’accoudant, elle vient d’apparaître…
De Montmartre aux sommets, tout Paris à ses piedsS’étale immense, avec ses monuments altiers :Églises et palais, aux dômes qui reluisent,Et dont les flèches d’or dedans l’azur s’aiguisent…Au tintement plaintif des cloches du lointain.Les martinets criant dans l’air frais du matin,La, Musa, l’ail ouvert, superbe d’indolence,Contemple l’alentour avec l’indifférenceD’un beau levant soleil, regardant de l’azur,Frissonner sous la brise, un grand champ de blé mur.Lors, retournant sa face, elle a dit : O poète !Ce n’est pas sur Paris que mon regard s’arrête :Par-delà les côteaux et les monts bleus, je croisDistinguer vaguement la cime des grands bois ;J’ai rêvé de verdure et de fleurs, je m’ennuie,Et chaque jour pour moi n’est qu’un long jour de pluie.Le clair lointain m’appelle, et je sens dans mon cœurBourdonner la chanson de la campagne en fleur.
Je veux ce que tu veux
Je veux ce que tu veux, ma tant douce Égérie !O toi qui sais si bien que ma verve, appauvriePar l’air lourd et fiévreux de la sombre cité,A besoin de soleil, d’azur, de liberté ;Je veux, humant ta trace, ô senteur des prairies !O ma grande adorée ! ô muse Vérité,M’enivrer. d’idéal et de réalité,Sur ce col, ces cheveux, sur ces lèvres fleuries.Nous franchirons les mers, les monts, les bois, les champs !Quand tu m’auras appris la chanson du printemps,Que je la saurai bien, tu me diras, mignonne,La chanson de l’été, celle du rouge automne,Le chant d’hiver aussi ; tu chanteras les vers,Moi je les écrirai sur des rhythmes divers.
Il faut être deux
Il faut être deux pour bien la comprendre,Bien la respirer, la voir et l’entendre,La fraîche chanson des bois au printemps !Elle sent le thym, l’écorce et la mousse,L’ayant écoutée un jour de beau temps,On l’entend toujours, la chanson si douce,La fraîche chanson des bois au printemps.
Souvenirs ‒ duo
Musa
Voir et saisir l’effet des plus minimes choses,Les chanter, c’est fort bien ; mais cognoistre les causes !Poète, tout est là ; plus heureuse que toi,Quand je les surprendrai, je te dirai : Suis-moi,Et je vais te conduire à la source sacréeOù sous les profondeurs, en sa conque nacrée,On va plonger l’idée, et le rhythme, plus fortQue l’implacable temps, que l’envie et la mort.
Vates
C’est près de là, dis-moi ? qu’on entend le murmureDes grands pins odorants, à la sombre ramure,Qui vous font souvenir, en faisant vibrer l’air,Des beaux lointains pays d’où l’on entend la mer.
Musa
Par la pensée on vogue, on passe le tropique ;On va de l’équateur jusqu’au pôle antarctique.
Vates
Le pied fait au roulis, sur un pont frémissant,On peut suivre de l’ail le sillon blanchissantDu vaisseau qui s’enlève, et descend et se penche,Rasant les flots d’azur sous sa voilure blanche.
Musa
Dans la brise alisée où l’on file si bien,On va du Pacifique à l’Océan indien,Doublant les deux grands caps, cherchant les îles bleues,Loin des vieux continents, à des milliers de lieues…
Vates
Suivant le libre cours de son émotion,Sur ce navire d’or qu’on nomme Illusion,Nourrice qui vous berce et vous prend dans ses voiles,Pour passer le soleil et vous changer d’étoiles,On est heureux de vivre, on vogue sans raison,Cherchant, sans l’attraper, le bout de l’horizon.Si que, las de rouler sur la mer azurée,L’ayant d’un blanc sillon triplement ceinturée,On arrive un beau jour, comprenant, un peu tard,Que l’on revient toujours à son point de départ,A s’écrier : Hélas ! ! que la terre est petite !Puis, s’y trouvant par trop à l’étroit, on s’irriteDe ne pouvoir voguer dans le grand Jupiter.On voudrait à l’instant partir dans un éclair…Et par-delà l’azur, montant de sphère en sphère,De cet immense monde atteindre la lumière.
Musa
Pour, repoussant du pied ce globe inférieur,S’élever rayonnant vers cet autre meilleur,La mort est un bon guide ; elle sait, o poète,Le chemin lumineux qui mène à ta planète,En passant par la nuit pour arriver au jour,Avec le simple aller, et jamais le retour.Ah ! demandons plutôt à la dive nature,Le secret des couleurs, des parfums, du murmureDes bois, des mers, des monts aux grands cèdres ombreux,D’où l’on peut voir au loin, du flanc des coteaux bleus,Dans un nuage d’or, comme des avalanches,Les troupeaux effarés rouler leurs toisons blanches,Aux aboiements des chiens, à l’heure où rouge sang,Dans les pourpres de l’eau, le grand soleil descend,Faisant à l’orient, la lune blanche et pleine,Sortir des rameaux clairs pour contempler la plaine.
Vates
C’est bien : nous chanterons les eaux, les cieux, le vent :Mais je jure aujourd’hui, par ce soleil levant,Ruisselant sur Paris, et par ces hirondellesAllant et revenant, fuyant à tire d’ailes,
Que je veux voir encor phosphorescer la mer,A l’avant d’un trois-mâts traçant son sillon clair,Avec léger roulis mêlé d’un doux tangage,Sur les flots flamboyants, par une nuit d’orage,Au battement rhythmé des voiles sur les mâts,Retombant par instants avec un long fracas,Pendant qu’à l’horizon la gueule des ténèbresAvale les éclairs, aux roulements funèbresDe la foudre éclairant toute une mer en feu,Avec un fin voilier, voguant au beau milieu.
Je veux revoir aussi, sur la vague hurlante,Le vaisseau se cabrer au fort de la tourmente,Éperdu, démâté, cordages dans le vent,Craquant avec fracas de l’arrière à l’avant,Et m’endormir au bruit de ces âmes en peines,Se lamentant toujours dans la nuit des carènes.
Musa
Ou mieux, sous l’équateur, sur la poupe s’asseoir,Et regardant le ciel dans les tiédeurs du soir,Voir sur deux horizons, en changeant d’hémisphère,Monter la croix du sud et tomber la polaire ;Puis, le jour, du soleil suivre curieusementL’ombre marchant toujours, et la voir doucement,Au lieu de droite à gauche, aller de gauche à droite :C’est peut-être un peu fort pour une tête étroite.Poète, si tu veux m’écouter un moment,J’expliquerai cela mathématiquement.
Vates
C’est un effet, Musa, dont je connais la cause,Et je vais à l’instant, te démontrer la chose.
Musa
Poète, calme-toi ; ce n’est pas le momentDe te laisser aller à quelque emportement.Il est beau, j’en conviens, de chanter la nature,Sa beauté qui varie, et sa forme qui dure ;Mais je sais, grand rêveur, des chants plus fiers encor,Que j’accompagnerai sur une lyre d’or.Oui, je veux, te soufflant des airs de Marseillaise,De ce vent fatidique aviver la fournaiseOù, forgeron divin, tu rougiras tes versPour après, bras levés, le front dans les éclairs,Faisant tout à l’entour sauter les étincelles,Les forger savamment en strophes immortelles,Célébrant le soleil, le droit, la liberté,L’amour de la justice et de l’humanité.
Vates
Et sonnant l’hallali des tyrans et des maîtres,Des renégats, des gueux, des menteurs et des traîtres,
Prends la clef des bois
Prends la clef des bois, des prés et des champs,Et je te suivrai, toi qui veux m’apprendreLa douce chanson des bois au printemps,Cette chanson rose, azur et vert tendreQui ne dure, hélas ! que quelques instants ;Puisque c’est à deux qu’on peut la comprendre,Mieux la respirer, la voir et l’entendre,Oh ! n’attendons plus, et par ce beau temps,Sur ce blanc jupon, bordé de dentelle,Mets ta robe paille, à petits pois bleus,Jette un chapeau rond sur ces lourds cheveux ;Lace ta bottine et prends ton ombrelle ;Ce matin à deux nous irons aux bois,D’un poème suivis, nous reviendrons à trois.
Il faut être deux
Il faut être deux pour bien la comprendre,Bien la respirer, la voir et l’entendre,La fraîche chanson des bois au printemps ;Elle sent le thym, l’écorce et la mousse ;L’ayant écoutée un jour de beau temps,On l’entend toujours, la chanson si douce,La fraîche chanson des bois au printemps.
Au revoir paris
Adieu ! clair flambeau de l’humanité,Paris fraternel, vieux Paris qu’on aime !Oh ! mais ce n’est pas un adieu suprême :On a beau le fuir, on revient quand mêmeAu foyer sacré de la liberté.Au revoir Paris, vieux Paris qu’on aime !
Voyez-vous d’ici l’immense cité,Par devant, derrière et sur le côtéS’avancer sans cesse et gagner Montmartre,Mangeant la verdure et grimpant toujoursCriblant de maisons tous les alentours,Escaladant tout ? C’est comme une dartreD’églises, couvents, théâtres, prisons,Colonnes, palais et longues casernesSortant du milieu des hautes maisonsPleines d’habitants à figures ternes !
Adieu ! clair flambeau de l’humanité,Paris fraternel, vieux Paris qu’on aime.Oh ! mais ce n’est pas mon adieu suprême :On a beau le fuir, on revient quand mêmeAu foyer sacré de la liberté.Les coqs ont chanté, les forges flamboient,Dans le vent plus frais, les lointains verdoient ;Un bruit sourd, montant dans le matin clair,Semble vaguement la voix de la mer.Se frottant les yeux, voilà qu’il s’éveille,Ce grand ouvrier, le Paris merveille !Et comme chassés par les balayeurs,Repus et catins, escrocs et joueursVont rasant les murs et l’échafaudageOù l’ouvrier siffle et chante à l’ouvrage.
Mais ces cris stridents qui déchirent l’air,Ces frémissements de barres de ferSautant sur l’essieu des lourdes voitures,Sont pour tous mes nerfs autant de morsures.Oh ! l’affreuse odeur montant de là-bas !De ce couvent blanc où de la Villette,J’entends la manœuvre : Ourche ! avant ! arche ! ette !Ah ! j’ai tout compris, ce sont des soldats.Din, don, din, din, c’est la messe qui sonne ;Le clairon répond, le tambour aussi ;Puis l’orgue s’en mêle. Ah ! filons d’ici,Et prépare tout ; hâtons-nous mignonne.
Adieu ! clair flambeau de l’humanité,Paris fraternel, vieux Paris qu’on aime ;Oh ! mais ce n’est pas un adieu suprême :On a beau le fuir, on revient quand mêmeAu foyer sacré de la liberté.
Départ
Le sang va plus vite et le cœur se gonfleAux premiers soleils de ce renouveau ;Allons-y gaîment, par terre ou par eau !Entends-tu là-bas la vapeur qui ronfle ?
Mais je suis encore à m’extasierDevant ces yeux clairs, cette face franche !Ces rouges cheveux sont comme un brasierD’où la peau ressort plus fine et plus blanche.Si quelques rousseurs tachent ce beau front,C’est le blond printemps qui les fait éclore ;Les derniers soleils les effacerontDe ce teint de lys, qu’un sang pur colore.
Cet air simple et fier, ces seins triomphantsNous disent assez que, mère féconde,Vous aurez un jour de nobles enfants,Qui grandiront pour le bonheur du monde ;Et si ce n’est nous, d’autres les verrontSains de corps, d’esprit, comme était leur mère.Librement venus, libres ils seront,Ne faisant jamais que ce qu’il faut faire.
T’agitant de bras, et de hanche aussi,Le cou se mouvant dans la collerette,Musa, ma tant douce, es-tu belle ainsi,Tout en achevant ta simple toilette !Mais de ce panier, là-bas, j’aperçoisPasser deux goulots ; oh ! la riche affaire !Vous avez compris qu’au fin fond des boisOn ne vivait pas d’amour et d’eau claire.
Chœur
Aux premiers soleils de ce renouveau,Le sang va plus vite et le cour se gonfle ;Entends-tu là-bas la vapeur qui ronfle ?Allons-y gaîment par terre ou par eau !
Prends la clef des bois
Prends la clé des bois, des prés et des champs,Et je te suivrai, toi qui veux m’apprendreLa douce chanson des bois au printemps,Cette chanson rose, azur et vert tendre,Qui ne dure, hélas ! que quelques instants ;Puisque c’est à deux qu’on peut la comprendre,Mieux la respirer, la voir et l’entendre,Oh ! n’attendons plus, et par ce beau temps,Sur ce blanc jupon, bordé de dentelle,Mets ta robe paille, à petits pois bleus ;Jette un chapeau rond sur ces lourds cheveux,Lace ta bottine et prends ton ombrelle ;Ce matin, à deux, nous irons aux bois,D’un poëme suivis, nous reviendrons à trois.
348 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources