Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Le retour des hirondelles
Prologue
L’autre jour, avec Marguerite,En débouchant d’un chemin creux,Une hirondelle filant viteFrôla de l’aile ses cheveux.Vierge sainte ! cria la belle,Surprise et rouge de bonheur,Voici la première hirondelle ! !Lors tous deux de chanter en chœur :
Chœur
I
Les hirondelles sont venues ! !Sortant du bleu du firmament,De la brise et des blanches nues :On ne sait pas d’où ni commentLes hirondelles sont venues.
II
Après, j’ai vu deux hirondelles,J’en ai vu trois, j’en ai vu six,S’entre-croisant à tire d’ailes.En comptant bien, j’en ai vu dix ;Et maintenant c’est par centaines.Les voilà toutes par milliersEffleurant l’eau, rasant les plaines,Les murs blancs, les petits sentiers.
III
L’azur, la brise et l’eau couranteS’allumant des pourpres du soir,Tout ce qui luit, embaume et chante.Vous attendaient sans trop savoir ! ! !Soyez toutes les bienvenues,Pèlerines des lieux bénis,Sous l’auvent des maisons connuesEntrez : voici vos anciens nids.
Chœur
Les hirondelles sont venues,Sortant du bleu du firmament,De la brise et des blanches nues :On ne sait pas d’où ni commentLes hirondelles sont venues.On ne sait pas d’où ni comment.
Primavera
I
Pour mieux vous voir, chaque fleuretteBleu clair, blanc rose et jaune d’or,Du vert des prés dresse la tête ;La perce-neige vit encor ! !Les collines sont toutes blanches ;C’est une neige de senteursQui papillonne autour des branches,Ployant sous les touffes de fleurs.
II
Courant du val à la colline,Jusqu’au bout de l’horizon bleu…Par les lilas et l’aubépineToute la floraison prend feu.Et dans l’odorant artifice,L’hirondelle poursuit son vol,La rose entrouvrant son calicePour écouter le rossignol.
III
Sur les maisons illuminéesDes beaux rayons d’or du lointain,On entend par les cheminéesLes menus propos du matinDe ces bavardes hirondelles,S’entretenant à leur réveil,Tout en lissant leurs longues ailes,De vent, de pluie et de soleil.
Chœur
Les hirondelles sont venues,Sortant du bleu du firmament,De la brise et des blanches nues :On ne sait pas d’où ni commentLes hirondelles sont venues.On ne sait pas d’où ni comment.
I
A la suite des hirondellesVoici le martinet venu,Plus grand, plus prompt, sortant comme ellesDes pays bleus de l’inconnu.Trouant l’azur, coupant la brise,Ils sont tous là ; d’un vol ardent,Du castel à la vieille église,Passant avec un cri strident.
Chœur
Plus grand, plus prompt et plus long d’ailes,Sortant du bleu de l’inconnu,A la suite des hirondellesVoici le martinet venu.A la suite des hirondellesVoici le martinet venu.
II
Au chant joyeux des alouettes,Des pinsons, des traîtres coucous,Épiant le nid des fauvettes,Pour y pondre quand il fait doux,Passez, passez, oiseaux utiles,Fleurissant tous les alentoursDes petits bourgs aux grandes villes ;Faites la pluie et les beaux jours,
Les hirondelles sont venues,Sortant du bleu du firmament,De la brise et des blanches nues :On ne sait pas d’où ni commentLes hirondelles sont venues.On ne sait pas d’où ni comment.
III
L’ail vers le sol, ou dans l’espace,Bienheureux qui sait lire et voir !Dans ce petit livre qui passe,Monte et descend, tout blanc, tout noir.Il pourra connaître à l’avanceS’il fera beau, s’il ventera,Si la bourrasque qui s’avanceSur la vendange éclatera.
IV
Les voyant planer sous la nue,Raser les eaux ou le chemin,Malheur au faux chasseur qui tue,Pour se faire l’œil ou la main,Ces hirondelles providence,Qui, d’un infatigable vol,De tous germes de pestilenceVont épurant l’air et le sol !
Les hirondelles sont venues,Sortant du bleu du firmament,De la brise et des blanches nues :On ne sait pas d’où ni commentLes hirondelles sont venues.On ne sait pas d’où ni comment.
V
Fleurs de l’azur et des nuages,Amantes des longs jours d’été,O vous qui mourez dans les cages,Paissez les airs en liberté ! ! !Pendant qu’étendu sous ce chêneDont l’ombrage au déclin du jourS’allonge en tremblant sur la plaine,J’achèverai ce chant d’amour,
Les hirondelles sont venues,Sortant du bleu du firmament,De la brise et des blanches nues :On ne sait pas d’où ni commentLes hirondelles sont venues.On ne sait pas d’où ni comment.
A marguerite Envoi
I
Belle au teint d’or, à bouche grande,Montrant des dents d’un blanc rêvé,Sous l’ail de velours en amande,A la chinoise relevé,O la plus douce entre les belles !Perle fine aux tendres lueurs,A toi ce beau chant d’hirondelles,D’amour, de soleil et de fleurs !
II
Incomparable Marguerite,Vivons ! tâchons de prendre au volCes jours d’aimer filant plus viteQu’hirondelles rasant le sol ;Emparons-nous des jours de fêteQui jamais plus ne reviendront !L’instant seul de tourner la tête,Les hirondelles partiront.
Chœur
Aux premières feuilles flétriesLes hirondelles partiront :Quand reverdiront les prairiesLes hirondelles reviendront.
III
Donc, ma tant douce, ô ma petite !Aux premiers frissons des beaux jours,Quand l’hirondelle, filant vite,Ira chercher d’autres amours,De ces frileuses hirondellesImitant l’instinct lumineux,Nous les suivrons, fuyant comme elles,Au bleu pays des amoureux.
Épilogue
Mais sur la tour démanteléeOù reluit là-bas or et sang,La vigne, vierge échevelée,Le corbeau passe croassant…Les hirondelles assembléesSur les débris tiennent conseil…Les voilà toutes envoléesCes amoureuses du soleil.
Chœur
Aux premières feuilles jauniesFuyant l’azur du firmament,Les hirondelles sont parties :On ne sait pas où ni commentLes hirondelles sont parties.
170 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources