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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

Nocturne a deux voix

Gustave Mathieu· 351 vers

Nos patriam fugimus.

Antonius

Comme Sodome en feu fuyant la grande ville,Ses odieux plaisirs, et sa foule imbécile,Où vas-tu, sous la nuit, Petrus, bâton en main ?On croirait, te voyant dévorer le chemin,Un poète éperdu chevauchant une idée,Qui galope sous elle, écumante, et bridéePar le rhythme impuissant… Halte-là !…

Petrus

Cette voixM’est connue ; et c’est bien Antonius, je crois.

Antonius

Lui-même.

Petrus

C’est vraiment trop de chance à la fois,Tu quittes donc aussi ce vieux Paris qu’on aime ?

Antonius

Et sans me retourner ! Comme Loth et quand mêmeDe ta fuite, ô Vatès, j’en suis, et, si tu veux,En devisant de tout, nous ferons route à deux.

Petrus

Pour que le temps soit court, et la marche moins lourde,As-tu mis prudemment de l’esprit dans ta gourde ?

Antonius

J’ai fait mieux. J’ai rempli, pour filer loin d’ici,Gourde et bourse à ras bord, comprends-tu ? Sans souciDu sombre lendemain, plein du fatal quart d’heureDe Rabelais, suivi de la mise en demeureDe l’hôte présentant avec componction,Au client qui pâlit, la longue addition,

Petrus

Assez, phraseur ! Je sais que ta bourse est la mienne.Ta main, que je la presse, Antonius ; advienneQue pourra !… Maintenant, à nous l’immensité,Sous cette nuit splendide, à nous la liberté !

Antonius

Pendant qu’à l’occident ce beau croissant de luneS’abîme en souriant sur la colline brune,Qu’il fait bon cheminer sous la fraîche clartéDes étoiles, tournant le dos à la cité,Qu’on entend… et qui semble, en sa rumeur épique,Le polufloshoïo de la mer homérique !

Petrus

C’est bien… Doublons le pas, et scandons les hauteurs.Mais d’où naissent, là-bas, ces subites lueurs ?

Antonius

Retourne-toi, rageur ! C’est Paris qui flamboie,Lançant au loin ses feux d’artifice et de joie.Vois, le ciel est tout rouge ; il s’effondre là-basEn pluie éblouissante, avec de longs fracasDe pétards… Simulant, aux foules entassées,Des palais, des combats, des villes embrasées,Les canons sur l’affût tonnant avec fureur.Mais voici dans les airs la grande croix d’honneur,Jaune d’or, rouge sang, et bleue, et toute pâle,Apparaître en tournant dans des feux de Bengale.

Petrus

On croirait qu’on entend les battements de mainsDe la chair à canon des sanglants lendemains ;Pour trois jours de succès, c’est la dive canaille,Fumier de l’avenir, courant sous la mitraille,Soit pour sa servitude, ou pour ses libertés,Mugissant aujourd’hui l’hymne des révoltés,Demain, tout le contraire, et se faisant sur placeÉcraser sous le char d’un assassin qui passeEn se ruant au bruit du cuivre et du tambour.

Antonius

Ce soir on illumine, et tout le long du jourIls se sont promenés pour fêter la naissanceDe leur faux empereur, et l’argent de la FranceSert à payer la goutte aux vieux centurions,Aux sbires distribuant force coups de horions,Assassinant, trouant très-proprement les têtesDes badauds effarés comme un troupeau de bêtes,Criant : A bas, César !

Petrus

Non, jamais devant moiNe prononce ces mots de César ou de roi.Oh ! tu sais, seulement de les entendre dire,Ces noms me font au front monter la honte et l’ire…César de qui ? de quoi ?

Antonius

César de ri ; de rien,C’est le nom qu’autrefois je donnais à mon chien,Mort d’avoir avalé des boulettes de rues.L’animal est où sont les choses disparues,Et vivant il vaudrait, suivant un vieux dicton,Mieux que feu l’empereur dont il portait le nom.

Petrus

Bien ! Ta parole est d’or. L’or autrement qu’en pocheSonne en bouche, entends-tu ? Mais au bois le plus procheHâtons-nous d’arriver. Les bois, tu sais, sont bonsA calmer la colère, et, pour mille raisons,On ressent vaguement, dans les temps où nous sommes,Comme un ardent besoin de s’éloigner des hommes,

Antonius

Éprouves-tu, Petrus, ce mouvement nerveuxQui, vous horripilant de barbe et de cheveux,Va du cœur à la tête, et pousse à la satire ?

Petrus

C’est à coups de bâton qu’il nous faudrait l’écrireEn ces jours d’infamie, où l’homme fraternelSent passer sur son front, de tous les coins du ciel,Comme un vent lourd et chaud qui souffle par bouffées,Tout chargé des sanglots, des plaintes étoufféesDe l’exil, des prisons, il en sort des tombeaux…De par-delà les mers il nous vient des lambeauxDe strophes que les flots rejettent sur la plage,Flottants débris vengeurs, attestant le courageDu poète échoué sur les rocs de Jersey,Inclinant sa carêne, et son grand mât brisé,Comme pour leur montrer la quadruple rangéeDe ses canons en ligne à la gueule allongée,Prêts à cracher, plutôt qu’amener pavillon,Sa dernière gargousse avec l’écouvillon.

Antonius

Quel grand poète !

Petrus

Il a la soif de la justice,Le cœur haut et la main toujours prompte au service.Mais sous les ongles d’or de ses rhythmes ardents,Quand il tient un reptile, on voit toutes les dentsDu lion furieux.

Antonius

Par ses grandes oreilles,Sous sa couronne bête, et son manteau d’abeilles,A-t-il assez traîné ce monstre de carton !

Petrus

Tiens ! je sens sous mes doigts frissonner mon bâton.Antonius, tais-toi ! parlons d’une autre affaire.Veux-tu que je t’apprenne à trouver la polaire ?Là, dans la petite Ourse, auprès du Chariot,Lève la tête en l’air, suis mon doigt, idiot !Retiens ce point qui luit, c’est un moyen commodePour connaître son nord ; mais ce n’est plus de modeD’étudier le ciel pour trouver son chemin.

Antonius

Comme toi, je n’ai pas l’honneur d’être marin,Ami trois fois illustre ! Oh ! tu connais les causes,Moi, les simples effets, et je les vois tout roses ;Toi, tout noirs.

Petrus

Sens-tu pas que je suis irrité,Dans ce pays des sourds, de crier Liberté !Ululant comme un loup mes chants de République.A ce jeu, tout mon chef a blanchi : d’œil oblique,Des ciseaux du barbier, je vois, non sans émoi,Les neiges de mon poil tomber autour de moi.Oh ! quand viendra la belle ?

Antonius

En l’attendant, espère !Plus tard, tu m’apprendras à trouver la polaire.La nuit tire à sa fin, tout en marchant, je vaisTe chanter, si tu veux, ma chanson des forêts.Comme fleurs, j’ai cueilli ces vers dans les verdures,Mariant les couleurs aux parfums, aux murmures.Écoutant, aspirant, ivre de liberté,Et de l’azur des cieux contemplant la beauté.

La chanson de la forêt

I

Enchevêtrements de branchagesAux rameaux verts et jaunes d’or,Troncs droits, tortus, de tous les âges,D’où retentit le son du cor ;Bramements, échos et ramages,Ce qui s’entend, ce qui paraitAu frissonnement des feuillages,C’est la chanson de la forêt.

II

Violettes et primevères,Sous la ronce et les églantiers,S’épanouissent les premièresAvant les muguets, les fraisiers :On voit trembler dans les clairières,Les grappes d’or des noisetiersEt s’aviver de teintes clairesHoux, sapins et genévriers.

Chœur

Elle est or et verte ; et couleur d’aurore,La fraîche chanson des bois au printemps ;L’ayant écoutée un jour de beau temps,On a beau vieillir, on l’entend encore,La fraîche chanson des bois au printemps.

III

Au bruit mesuré des coignéesOn entend, des éloignements,Les grands chênes de mille annéesTomber avec gémissements.On éprouve une vague peine,Tout le corps est pris de frissons,Quand on voit s’effondrer un chêneSous la hache des bûcherons.

Chœur de chasse

Taïaut ! taïaut ! voici la chasse ;Au son du cor, le cerf a passé comme un trait,Taïaut ! taïaut ! la meute aboyant à sa trace…Taïaut ! taïaut ! ce qui parait,Ce qu’on entend, ce qu’on respire,Et qu’on voudrait pouvoir traduire,C’est la chanson de la forêt !

IV

Qui ! c’est une chanson bien douceQue celle des bois en avril,Chanson de fleurs, d’herbe et de mousse,Après la neige et le grésil.De la fraîche forêt qui chanteOn sent les palpitations,En croyant ouïr la voix latenteDes grandes végétations.

Chœur

Elle est or et verte, et couleur d’aurore,La fraîche chanson des bois au printemps ;L’ayant écoutée un jour de beau temps,On a beau vieillir, on l’entend encore,La fraîche chanson des bois au printemps.

V

La masse des cimes roséesS’éclaire des reflets tremblants ;De fines poudres nuancéesLes prunelliers sont déjà blancs,Et des vents l’haleine attiédie,Sur le duvet du bourgeon mûr,Éveille la feuille engourdieQui montre son vert à l’azur.

Chœur

Elle est or et verte, et couleur d’aurore,La fraîche chanson des bois au printemps ;L’ayant écoutée un jour de beau temps,On a beau vieillir, on l’entend encore,La fraîche chanson des bois au printemps.

VI

L’alentour s’enfle des murmuresDe l’eau, de l’air, et les oiseauxVont par bandes dans les ramures,Célébrant les bourgeons nouveaux.Tout est parfum, amour et joie !Poète, tu peux t’avancer ;Voici la forêt qui verdoie,Le spectacle va commencer.

VII

Le cerf en rut se précipiteSur la quenouille et sur le chienDe la bergère qui l’évite,Il titube et ne connaît rien.Fou furieux, l’amour le mène,Les petits cerfs veulent venir.Sa biche folle est déjà pleineDe bramements pour l’avenir,

VIII

Aux amoureux toujours ouverte,O douce nymphe aux seins moussus,Au corps mouvant, aux bras tortus,Jette aux vents ta ceinture verte ;Je t’aime, et je veux, ô forêt !Me suspendre à ta chevelure,Pour t’arracher le grand secretDe la couleur et du murmure.

Chœur de chasse

Taïaut ! taïaut ! voici la chasse,Au son du cor le cerf a passé comme un trait,Taïaut ! taïaut ! la meute aboyant à sa trace.Taïaut ! taïaut ! ce qui parait,Ce qu’on entend, ce qu’on respire,Et qu’on voudrait pouvoir traduire,C’est la chanson de la forêt.

Maintenant, bon Petrus, de ta voix sympathique,A ton tour redis-nous quelque chanson rustique.La nature, pour toi prodigue de secrets,T’a donné mieux qu’à moi de chanter les forêts.

Petrus

Que la forêt soit jaune, ou pourpre, ou verdoyante,En rameaux nus et noirs, ou de givre éclatante,Si l’on se plaît aux chants que chantent les forêts,Il faut y pénétrer pour entendre de près…Qu’il fasse jour ou nuit, qu’il survente ou qu’il tonne,En toutes les saisons, et surtout en automne,Là, le poète écoute ! Il s’inspire et traduitLes senteurs, les aspects, la couleur et le bruit.S’il fait chaud, il s’étend ; quand il gèle, il va vite ;Et s’il pleut, dans le creux d’un vieux chêne il s’abrite.Patres et bûcherons, vieux mendiants courbés,Pliant sous le poids mort des branchages tombés,Vous le laissez passer et rêver en silence :Vous avez donc compris que c’est à vous qu’il pensePeut-être avez-vous lu dans son cil irritéL’amour de la justice et de l’humanité,Vous qui ne troublez point, en ses saintes études,Ce dieu puissant et doux des vertes solitudes ?Loin des vendus qu’on voit ramper dans la cité,C’est là qu’il peut encor croire à la liberté,Et sous son talon droit assouvir ses colèresSur le front aplati des vivantes vipères,En pensant vaguement à tous les renégats,Aux sauveurs de pays, généraux, magistrats,Gazetiers, délateurs, justiciers, gens d’affaires,Y compris les huissiers.

Antonius

Grâce pour les notaires !Coudre dans un linceul, de les sanglantes mains,Ces directeurs sacrés des longs troupeaux humainsBêlant un nom ! Qui donc désormais peut répondreDes masses sans berger, pour les paître et les tondre ?

Petrus

Tu m’interromps ! merci ! car j’allais oublierCes hommes noirs qui font commerce de prier ;Vrais moines moinillant, de l’espèce qui pueEt soulève le cœur quand sous l’ongle on la tue ;Nocturnes tourmenteurs, que l’on voudrait sans bruitPouvoir asphyxier en son vase de nuit.

Antonius

Pour éviter l’odeur de la bête écrasée,N’est-ce pas ? Je comprends ! ta cervelle embraséeNe voit que flamme et sang ! Tu rêves de trépasImpossibles… Jamais tu n’exterminerasCette engeance puante, et que toujours fécondeLa chaleur des tyrans pour torturer le monde.Tiens, mieux vaut respirer l’odeur des fenaisonsDans ce petit vent frais qui court en longs frissonsSur ces massifs en fleurs, où le rossignol chante,Incitant ses rivaux de sa voix provocante.

Petrus

Je sens l’odeur des foins qui s’élève du sol,Embaumant l’alentour ; j’entends le rossignolDans les bosquets voisins, tout le long de la route.Mais plus près de la terre, en me penchant, j’écoute…Et comme le vieux Paul des sourdes profondeursDu monde ancien j’entends, en confuses clameurs,Monter des chants d’amour, de paix, de délivrance.Rois, prêtres, empereurs, assassins de la France,Gardez la haine en vous, faites des vœux ardentsA Dieu qui n’entend pas !… usez toutes vos dents !Les tyrans ne sont plus à notre RépubliqueQue serpents enlacés mordant un bronze antique.

Antonius

Haut la gourde, Petrus !… Buvons aux jours meilleurs,Aux martyrs inconnus, à tous les nobles cœurs !…

Petrus

J’ai bu… Mais hâtons-nous !…

Antonius

A tantôt la friture,L’étuvée odorante et le clairet nature !…Puis un bon somme après, sur les meules de foin,Pour nous remettre un peu de cette nuit de juin.

Petrus

Bientôt au fond des bois, si la muse t’incite,Tu pourras célébrer ta douce Marguerite,Étendu sous ton hêtre, et tout le long du jourFatiguer de son nom les échos d’alentour.

Antonius

Et toi, divin Petrus, ta grande République ! ! !Déjà d’ici je vois, à ton chant prophétique,Les vieux chênes émus pencher leurs rameaux vertsSur tes lèvres de feu, pour écouter tes vers.

Petrus

Vil flatteur, à ta voix tout s’anime et se dore ;Je te mets au défi de peindre cette auroreQui s’avance ; à mon tour, sur un mode vermeil,Je te décrirai, moi, le retour du soleil.

Antonius

Déjà le point du jour souriant dans la brumeS’avive de lueurs, et son grand œil s’allume,Crespelant les bords clairs de l’horizon changeantDe petits tons rosés, verts, or et vif-argent…Les coqs vont fanfarant leurs stridentes fanfares,Cependant qu’au zénith les étoiles plus raresS’éteignent doucement au souffle du matin,Et que de toutes parts les cloches du lointain,Des profondeurs du val au penchant des collines,Éveillent les échos de leurs voix argentines.

Petrus

Poète, en t’écoutant, je vois sur un fond clairLe rubescent matin, haut le pied, aile en l’air,S’arrachant aux baisers de l’Aurore vermeille.Parfums, chants et couleurs, devant lui tout s’éveille.Par obliques reflets déjà les premiers feuxDu soleil qui s’approche empourprent les hauts lieux,Faisant de l’Orient, sur un grand fond d’opale,S’aurorescer soudain la rive occidentale,Trouant sur les coteaux, d’or, d’argent, d’azur clair,Les bouleaux trémulants aux baisers du grand air…Si qu’en fermant les yeux je vois tourner la terre,Avec ses monts, ses bois, ses grands champs de bruyère,Et ses plaintives mers, où nos amis s’en vont,Loin des leurs…, entassés sous l’humide entrepont,Le menton dans les mains, écoutant la carène,Long gémissant cercueil, qui, comme une âme en peine,Mêlant sa voix funèbre aux murmures des flots,Dans ses sourds craquements étouffe leurs sanglots.

Antonius

Des gens qui n’ont rien fait et dont le crime uniqueEst d’avoir un peu trop aimé la République.Oh ! nous les vengerons ! ! !

Petrus

Oui, j’en fais le sermentSur ce soleil qui monte au bleu du firmament.Les fronts se sont courbés, mais le temps, qu’on peut croireAgissant de façon qu’on sache cette histoire,Fouillera les prisons, l’exil et les tombeaux,Pour montrer les martyrs à leurs pâles bourreaux.

Antonius

L’alouette a chanté ses adieux à l’aurore ;Les fraîcheurs du matin font les beaux vers éclore.Les chênes frissonnant dans le vent embauméVerseront leur rosée à ton chef enflammé.Viens, beau lion sanglant, viens lécher ta blessureSur le sein murmurant de la grande nature !

351 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources