Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Le triomphe du vin
Prologue
I
Pendant que sous la froide biseDurcissant le sol et les eaux,La vigne, au versant des coteaux,Grelotte en son écorce grise,Descendons la chambre au caveau,Montons le caveau dans la chambre,Et noyons, au fond d’un tonneau,La rage blanche de décembre.
Chœur
franchement, le cœur sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
II
Comme une voix de trépassé,Le vent sanglote sous les portes,Faisant, dans son souffle glacé,Tourbillonner les feuilles mortes…Dans le grand âtre, sur le feu,Jetons le hêtre par brassées,Buvons au retour du ciel bleu,Chantons les comètes passées !
Chœur
Franchement, le cœur sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
III
Donc n’éveillons pas l’humeur noire,Ce chat-tigre accroupi qui dort,Et buvons pour braver la mort.Mourir n’est rien ! Mais ne plus boire !Jusqu’à plus soif, amis, versez,Et qu’à l’instant vidant la place,Les sombres soucis dispersésPartent sans retourner la face.
Chœur
Franchement, le cœur sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
I
Le bon vin refait la mémoire,Remplissez mon verre à ras bord.A la liberté tout d’abord,Si l’on m’en croit, nous allons boire.Ne pâlis pas, cabaretier,Quand Zéphyr secoûra les rosesSur les tiges de l’églantier,Nous boirons à bien d’autres choses.
II
Divin poète, en attendant,Dis-nous le chant des hommes libres,Ce chant fier dont le rhythme ardentFait tressaillir les nobles fibres…Tais-toi, philosophe nouveau,Je t’ai connu jadis à Rome ;Je crois qu’il pleut dans ton cerveau :Ta politique nous assomme.
Chœur
Franchement, le cour sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
III
Et toi, rimeur à face blême,Comme sa phrase un sansonnet,Cesse de crier ce sonnetQui vaut à lui seul un poème.Ce sonnet, c’est toi, mais moins beau,Tant l’homme vaut, tant vaut la chose ;Tu vas me traiter de Boileau,Pourquoi n’écris-tu pas en prose ?…
IV
Hochant du front, clignant des yeux,Assez dormir sur ta quenouille.Marianne, à la cave ! et fouilleDans le sable où dort le vin vieux.De toute soif le sel est l’âme ;Décroche ces longs saucissons ;Jetons de l’huile sur la flamme ;Sus à toutes les salaisons !
Chœur
Franchement, le cour sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
V
Est-ce le jour ? Est-ce l’auroreQui blanchit tout le cabaret ?Non, c’est la lune qui parait.Versez toujours, versez encore !Et toi, vieille buveuse d’eau,Cache ta figure livideQui louche à travers le carreau,Sinistre comme un tonneau vide !
Chœur
Franchement, le cœur sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
VI
Versez, pour que mon sang s’allumeDes vertus et du feu sacréDe ce riche vin noir pourpréS’emperlant d’une rose écume !Il est velouté, doux et frais ;Quand on le roule et qu’on le lappeEntre la langue et le palais,On croirait qu’on mord à la grappe,
Chœur
Franchement, le cœur sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
La couleur qui m’est sympathiqueReluit dans sa rouge clarté ;J’entends les chants de libertéJaillir de son glouglou magique.Son bouquet de fraise des bois,Un peu mêlé de violette,Me rappelle, quand je le bois,L’haleine de Cenderinette.
Chœur
Franchement, le cour sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
Assez, t’escoutant d’une oreille,T’esfleurant de mon nez poinctu,Assez tastonné ta vertuEt ta qualité non pareille.Amy, cognois-moi de plus prés ;Je ne suis pas meschant, en somme ;Descends dedans moi, disparais !Va voir si je suis honneste homme.
Chœur
Franchement, le cœur sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vespréeEt de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
Épilogue
Fils du soleil, c’est assez vivreDans les ennuis du noir caveau :De la bouteille et du tonneau,En te buvant, je te délivre.Comme l’âme retourne à Dieu,O noble vin, ouvre ton aile,Et ressuscite, esprit du feu,De l’estomac à ma cervelle !
Chœur
Franchement, le cour sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
Va surexciter mes pensées,Et de ce beau pays vermeilChasse avec bruit, au grand soleilL’essaim des strophes cadencées…Des blés mouvants aux prés fleurisJe veux les voir, ces vagabondes,Sans courber l’herbe et les épis,Précipiter leurs folles rondes !
Chœur
Franchement, le cœur sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
Mêle ta pourpre ruisselanteAvec la pourpre de mon sang ;Fais par tous mes nerfs, en passant,Jaillir la verve étincelante !Donne-moi l’immortalité ;Fais mon vers plus impérissableEt plus fort que l’éternité.Ainsi soit-il, vin secourable !
Chœur
Franchement, le cour sur la main,Sans jamais parler de demain,Du blanc matin à la vesprée,Et de la vesprée au matin,Célébrons la grandeur pourpréeDu vin !
Est-ce le jour, est-ce l’auroreQui blanchit tout le cabaret ?Non : c’est la lune qui parait.Versez toujours, versez encore !…Et toi, vieille buveuse d’eau,Cache ta figure livide .Qui louche à travers le carreau,Sinistre comme un tonneau vide !
192 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources