Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Des vers, 1868‑1880· Appendice· Vers inédits

Dernière soirée

PASSÉE AVEC MA MAÎTRESSE

Guy de Maupassant· 6 distiquess, alexandrins et octosyllabes, 82 vers

Il fallait la quitter,‖ et pour ne plus me voirElle partait, mon Dieu,‖ c’était le dernier soir.Elle me laissait seul ;‖ cette femme cruelleEmportait mon amour‖ et ma vie avec elle.Moi je voulus encore‖ errer comme autrefoisDans les champs et l’aimer‖ une dernière fois.La nuit nous apportait‖ et l’ombre et le silence,Et pourtant j’entendais‖ comme une voix immense,

Tout semblait animé‖ par un souffle divin.La nature tremblait,‖ j’écoutais et soudainUn étrange frisson‖ troubla toute mon âme.Haletant, un moment‖ j’oubliai cette femmeQue j’aimais plus que moi.‖ Le vent nous apportaitMille sons doux et clairs‖ que l’écho répétait.Ce n’était plus de l’air‖ le calme et frais murmure,Mais c’était comme un souffle‖ étreignant la nature,Un souffle, un souffle immense,‖ errant, animant toutQui planait et passait,‖ me rendant presque fou,Un son mystérieux‖ et qui, sur son passage,Réveillait et frappait‖ les échos du bocage.Tout vivait, tout tremblait,‖ tout parlait dans les boisComme si, pour fêter‖ le plus puissant des rois,Et l’insecte et l’oiseau‖ et l’arbre et le feuillageParlaient, quand tout dormait,‖ un sublime langage.Je restai frémissant :‖ ce bruit mystérieux,C’était Dieu descendu des cieux.

C’était ce Dieu puissant‖ si grand et solitaireQui venait oublier‖ sa grandeur sur la terre.Dieu las et fatigué‖ de sa divinité,Las d’honneur, de puissance‖ et d’immortalité,Des éternels ennuis‖ où sa grandeur l’enchaîne,Qui venait partager‖ notre nature humaine.Il avait choisi l’heure‖ où tout dort et se tait,Où l’homme, indifférent‖ à tout ce que Dieu fait,Attaché seulement‖ à ses soins mercenaires,Prend un peu de repos‖ qu’il dérobe aux affaires.Car c’était aussi l’heure‖ où ce Dieu généreuxPeut bénir et donner‖ la main aux malheureux,L’heure où celui qui souffre‖ et gémit en silence,Qui craint pour son malheur‖ la froide indifférence,Délivré du fardeau‖ de l’égoïsme humain,Sans craindre la pitié‖ peut planer libre enfin.

Dieu vient le consoler,‖ il soutient sa misère,Il rend ses pleurs plus doux,‖ sa douleur moins amère,Il verse sur sa plaie‖ un baume bienfaisant.D’autres craignent encore‖ un œil indifférent,Et les regards de l’homme‖ et les bruits de la terre.Ils cherchent aussi l’heure‖ où tout est solitaire,Dieu les voit, il bénit‖ le bonheur des amants.Invisible témoin,‖ il entend leurs serments.Il aime cet amour‖ qu’il ne goûtera pasEt dans les bois, la nuit,‖ il protège leurs pas.Il était là, son souffle‖ errait sur la nature,Paraissait éveiller‖ comme un vaste murmure,Tout ce qu’il a formé‖ s’animait et, tremblant,S’agitait au contact‖ de ce Dieu tout-puissant,Et tout parlait de lui,‖ le vent sous le feuillage,Et l’arbuste, et le flot‖ caressait le rivage,Et tous ces bruits divers‖ ne formaient qu’une voix :C’était Dieu qui parlait‖ au milieu des grands bois.Tous deux nous l’écoutions‖ et nous versions des larmes ;Quand on va se quitter,‖ l’amour a tant de charmes !Et nos pleurs, qui tombaient‖ comme des diamants,Goutte à goutte brillaient‖ sur les herbes des champs.

Mais de cette belle soiréeEt de ma maîtresse adoréeQue restait-il le lendemain ?Seul le pâtre de grand matin,En conduisant au pâturageSon gras troupeau, vit sur l’herbageLes quelques gouttes de nos pleurs,Seule marque de nos douleurs ;Mais il les prit pour la rosée.« L’herbe n’est point encor séchée, »Se dit-il en pressant le pas.Hélas ! il ne soupçonna pas

Que de chagrins et de misèresCachait cette eau sur les bruyères.Et ses brebis qui le suivaientBroutaient les herbes et buvaientNos pleurs sans arrêter leur course,Mais rien n’en a trahi la source.

1868.

Versification

Forme
6 distiquess (distiques)
Rimes
41((aa))
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (63 de 12, 19 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
6 distiquess
Mots à la rime
a voir / soir masculine, classiqueb cruelle / elle féminine, classiquec autrefois / fois masculine, classiqued silence / immense féminine, classiquea divin / soudain masculine, classiqueb âme / femme féminine, classiquec apportait / répétait masculine, classiqued murmure / nature féminine, classiquee tout / fou masculine, non classiquef passage / bocage féminine, classiqueg bois / rois masculine, classiqueh feuillage / langage féminine, classiquei mystérieux / cieux masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb divinité / d’immortalité masculine, classiquec l’enchaîne / humaine féminine, classiqued tait / fait masculine, classiquee mercenaires / affaires féminine, classiquef généreux / malheureux masculine, classiqueg silence / indifférence féminine, classiqueh humain / enfin masculine, classiquea misère / amère féminine, classiqueb bienfaisant / indifférent masculine, classiquec terre / solitaire féminine, classiqued amants / serments masculine, classiquee pas masculine, classiquef nature / murmure féminine, classiqueg tremblant / tout-puissant masculine, classiqueh feuillage / rivage féminine, classiquei voix / bois masculine, classiquej larmes / charmes féminine, classiquek diamants / champs masculine, classiquea soirée / adorée féminine, classiqueb lendemain / matin masculine, classiquec pâturage / l’herbage féminine, classiqued pleurs / douleurs masculine, classiquee rosée / séchée féminine, classiquea misères / bruyères féminine, classiqueb suivaient / buvaient masculine, classiquec course / source féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, LOUIS CONNARD LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1908· numérisation ÉFÉLÉ· Sources