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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Des vers, 1868‑1880

Le mur

Guy de Maupassant· strophes variées, alexandrins, 142 vers

Les fenêtres étaient‖ ouvertes. Le salonIlluminé jetait‖ des lueurs d’incendies,Et de grandes clartés‖ couraient sur le gazon.Le parc, là-bas, semblait‖ répondre aux mélodiesDe l’orchestre, et faisait‖ une rumeur au loin.Tout chargé des senteurs‖ des feuilles et du foin,L’air tiède de la nuit,‖ comme une molle haleine,S’en venait caresser‖ les épaules, mêlantLes émanations‖ des bois et de la plaineA celles de la chair‖ parfumée, et troublantD’une oscillation‖ la flamme des bougies.On respirait les fleurs‖ des champs et des cheveux.Quelquefois, traversant‖ les ombres élargies,Un souffle froid, tombé‖ du ciel criblé de feux,Apportait jusqu’à nous‖ comme une odeur d’étoiles.

Les femmes regardaient,‖ assises mollement,Muettes, l’œil noyé,‖ de moment en momentLes rideaux se gonfler‖ ainsi que font des voiles,Et rêvaient d’un départ‖ à travers ce ciel d’or,Par ce grand océan‖ d’astres. Une tendresseDouce les oppressait,‖ comme un besoin plus fortD’aimer, de dire, avec‖ une voix qui caresse,Tous ces vagues secrets‖ qu’un cœur peut enfermer.La musique chantait‖ et semblait parfumée ;La nuit embaumant l’air‖ en paraissait rythmée,Et l’on croyait entendre‖ au loin les cerfs bramer.Mais un frisson passa‖ parmi les robes blanches ;Chacun quitta sa place‖ et l’orchestre se tut,Car derrière un bois noir,‖ sur un coteau pointu,On voyait s’élever,‖ comme un feu dans les branches,La lune énorme et rouge‖ à travers les sapins.Et puis elle surgit‖ au faîte, toute ronde,Et monta, solitaire,‖ au fond des cieux lointains,Comme une face pâle‖ errant autour du monde.

Chacun se dispersa‖ par les chemins ombreuxOù, sur le sable blond,‖ ainsi qu’une eau dormante,La lune clairsemait‖ sa lumière charmante.La nuit douce rendait‖ les hommes amoureux,Au fond de leurs regards‖ allumant une flamme.Et les femmes allaient,‖ graves, le front penché,Ayant toutes un peu‖ de clair de lune à l’âme.Les brises charriaient‖ des langueurs de péché.

J’errais, et sans savoir‖ pourquoi, le cœur en fête.Un petit rire aigu‖ me fit tourner la tête,Et j’aperçus soudain‖ la dame que j’aimais,Hélas ! d’une façon‖ discrète, car jamaisElle n’avait cessé‖ d’être à mes vœux rebelle :« Votre bras, et faisons‖ un tour de parc », dit-elle.Elle était gaie et folle‖ et se moquait de tout,Prétendait que la lune‖ avait l’air d’une veuve :« Le chemin est trop long‖ pour aller jusqu’au bout,Car j’ai des souliers fins‖ et ma toilette est neuve ;Retournons. » Je lui pris‖ le bras et l’entraînai.Alors elle courut,‖ vagabonde et fantasque,Et le vent de sa robe,‖ au hasard promené,Troublait l’air endormi‖ d’un souffle de bourrasque.Puis elle s’arrêta,‖ soufflant ; et doucementNous marchâmes sans bruit‖ tout le long d’une allée.Des voix basses parlaient‖ dans la nuit, tendrement,Et, parmi les rumeurs‖ dont l’ombre était peuplée,On distinguait parfois‖ comme un son de baiser.Alors elle jetait‖ au ciel une roulade !Vite tout se taisait.‖ On entendait passerUne fuite rapide ;‖ et quelque amant maussadeEt resté seul pestait‖ contre les indiscrets.

Un rossignol chantait‖ dans un arbre, tout près,Et dans la plaine, au loin,‖ répondait une caille.

Soudain, blessant les yeux‖ par son reflet brutal,Se dressa, toute blanche,‖ une haute muraille,Ainsi que dans un conte‖ un palais de métal.Elle semblait guetter‖ de loin notre passage.« La lumière est propice‖ à qui veut rester sage,Me dit-elle. Les bois‖ sont trop sombres, la nuit.Asseyons-nous un peu‖ devant ce mur qui luit. »Elle s’assit, riant‖ de me voir la maudire.Au fond du ciel, la lune‖ aussi me sembla rire !Et toutes deux d’accord,‖ je ne sais trop pourquoi,Paraissaient s’apprêter‖ à se moquer de moi.

Donc, nous étions assis‖ devant le grand mur blême ;Et moi, je n’osais pas‖ lui dire : « Je vous aime ! »Mais comme j’étouffais,‖ je lui pris les deux mains.Elle eut un pli léger‖ de sa lèvre coquetteEt me laissa venir‖ comme un chasseur qui guette.

Des robes, qui passaient‖ au fond des noirs chemins,Mettaient parfois dans l’ombre‖ une blancheur douteuse.

La lune nous couvrait‖ de ses rayons pâlisEt, nous enveloppant‖ de sa clarté laiteuse,Faisait fondre nos cœurs‖ à sa vue amollis.Elle glissait très haut,‖ très placide et très lente,Et pénétrait nos chairs‖ d’une langueur troublante.

J’épiais ma compagne,‖ et je sentais grandirDans mon être crispé,‖ dans mes sens, dans mon âme,Cet étrange tourment‖ où nous jette une femmeLorsque fermente en nous‖ la fièvre du désir !Lorsqu’on a, chaque nuit,‖ dans le trouble du rêve,Le baiser qui consent,‖ le « oui » d’un œil fermé,L’adorable inconnu‖ des robes qu’on soulève,Le corps qui s’abandonne,‖ immobile et pâmé,Et qu’en réalité‖ la dame ne nous laisseQue l’espoir de surprendre‖ un moment de faiblesse !

Ma gorge était aride ;‖ et des frissons ardentsMe vinrent, qui faisaient‖ s’entre-choquer mes dents,Une fureur d’esclave‖ en révolte, et la joieDe ma force pouvant‖ saisir, comme une proie,Cette femme orgueilleuse‖ et calme, dont soudainJe ferais sangloter‖ le tranquille dédain !Elle riait, moqueuse,‖ effrontément jolie ;Son haleine faisait‖ une fine vapeurDont j’avais soif. Mon cœur‖ bondit ; une folieMe prit. Je la saisis‖ en mes bras. Elle eut peur,Se leva. J’enlaçai‖ sa taille avec colère,Et je baisai, ployant‖ sous moi son corps nerveux,Son œil, sont front, sa bouche‖ humide et ses cheveux !

La lune, triomphant,‖ brillait de gaieté claire.

Déjà je la prenais,‖ impétueux et fort,Quand je fus repoussé‖ par un suprême effort.Alors recommença‖ notre lutte éperduePrès du mur qui semblait‖ une toile tendue.Or, dans un brusque élan‖ nous étant retournés,Nous vîmes un spectacle‖ étonnant et comique.Traçant dans la clarté‖ deux corps désordonnés,Nos ombres agitaient‖ une étrange mimique,S’attirant, s’éloignant,‖ s’étreignant tour à tour.Elles semblaient jouer‖ quelque bouffonnerie,Avec des gestes fous‖ de pantins en furie,Esquissant drôlement‖ la charge de l’Amour.Elles se tortillaient‖ farces ou convulsives,Se heurtaient de la tête‖ ainsi que des béliers ;Puis, redressant soudain‖ leurs tailles excessives,Restaient fixes, debout‖ comme deux grands piliers.Quelquefois, déployant‖ quatre bras gigantesques,Elles se repoussaient,‖ noires sur le mur blanc,Et, prises tout à coup‖ de tendresses grotesques,Paraissaient se pâmer‖ dans un baiser brûlant.

La chose étant très gaie‖ et très inattendue,Elle se mit à rire.‖ — Et comment se fâcher,Se débattre et défendre‖ aux lèvres d’approcherLorsqu’on rit ? Un instant‖ de gravité perduePlus qu’un cœur embrasé‖ peut sauver un amant !

Le rossignol chantait‖ dans son arbre. La luneDu fond du ciel serein‖ recherchait vainementNos deux ombres au mur‖ et n’en voyait plus qu’une.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
18[abab] 17[aa] 9[abba]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a salon / gazon masculine, classiqueb d’incendies / mélodies féminine, classiquec loin / foin masculine, classiqued haleine / plaine féminine, classiquee mêlant / troublant masculine, classiquef bougies / élargies féminine, classiqueg cheveux / feux masculine, classiqueh d’étoiles / voiles féminine, classiquea mollement / moment masculine, classiquec d’or / fort masculine, non classiqued tendresse / caresse féminine, classiquee enfermer / bramer masculine, classiquef parfumée / rythmée féminine, classiqueg blanches / branches féminine, classiqueh tut / pointu masculine, non classiquei sapins / lointains masculine, classiquej ronde / monde féminine, classiquea ombreux / amoureux masculine, classiqueb dormante / charmante féminine, classiquec flamme / l’âme féminine, classiqued penché / péché masculine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb j’aimais / jamais masculine, classiquec rebelle / dit-elle féminine, classiqued tout / bout masculine, classiquee veuve / neuve féminine, classiquef l’entraînai / promené masculine, classiqueg fantasque / bourrasque féminine, équivalenteh doucement / tendrement masculine, classiquei allée / peuplée féminine, classiquej baiser / passer masculine, classiquek roulade / maussade féminine, classiquel indiscrets / près masculine, classiqueb caille / muraille féminine, classiquea brutal / métal masculine, classiquec passage / sage féminine, classiqued nuit / luit masculine, classiquee maudire / rire féminine, classiquef pourquoi / moi masculine, classiquea blême / aime féminine, classiqueb mains / chemins masculine, classiquec coquette / guette féminine, classiqueb douteuse / laiteuse féminine, classiquea pâlis / amollis masculine, classiquec lente / troublante féminine, classiquea grandir / désir masculine, classiqueb âme / femme féminine, classiquec rêve / soulève féminine, classiqued fermé / pâmé masculine, classiquee laisse / faiblesse féminine, classiquea ardents / dents masculine, classiqueb joie / proie féminine, classiquec soudain / dédain masculine, classiqued jolie / folie féminine, classiquee vapeur / peur masculine, classiquef colère / claire féminine, classiqueg nerveux / cheveux masculine, classiquea fort / effort masculine, classiqueb éperdue / tendue féminine, classiquec retournés / désordonnés masculine, classiqued comique / mimique féminine, classiquee tour / l’Amour masculine, classiquef bouffonnerie / furie féminine, classiqueg convulsives / excessives féminine, classiqueh béliers / piliers masculine, classiquei gigantesques / grotesques féminine, classiquej blanc / brûlant masculine, classiquea inattendue / perdue féminine, classiqueb fâcher / d’approcher masculine, classiquec amant / vainement masculine, classiquea lune / qu’une féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

142 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, LOUIS CONNARD LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1908· numérisation ÉFÉLÉ· Sources