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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poëmes, 1855

Pygmalion

Louis Ménard· quatrains, alexandrins et octosyllabes, 100 vers

Quand il eut achevé‖ sa blanche GalatéeQue nul regard humain‖ après lui ne verra,Pygmalion, rêveur,‖ à genoux adoraSa pensée immortelle‖ en marbre pur sculptée.

Car du corps de la nymphe,‖ avec l'aide des dieux,Il avait fait tomber‖ l'enveloppe de marbre,Pareil au bûcheron‖ qui voit, en brisant l'arbre,La blanche Hamadryade‖ apparaître à ses yeux.

Et, de ce corps divin‖ parcourant les merveilles,Il évoque à la fois‖ l'ombre de bien des jours,Et son œil, à travers‖ ces onduleux contours,Retrouve avec amour‖ chacune de ses veilles.

Alors l'irrésistible‖ attrait de la beautéDes flammes du désir‖ embrase sa poitrine,Et, tout rempli d'amour‖ pour son œuvre divine,Il invoque en ces mots‖ la blonde Aphrodité :

« Reine de la beauté,‖ déesse du sourire !Toi par qui tout se meut‖ et s'enchaîne et s'attire,Des gouffres de la mer‖ aux profondeurs des cieux ;Toi qui donnes la vie‖ aux formes idéalesEt les rêves d'amour‖ aux âmes virginales,O mère ! ô volupté‖ des hommes et des dieux !

Écoute ma prière,‖ ô fille de l'écume !Et devant ton autel‖ où le pur encens fumeJ'irai me prosterner ;‖ je l'ornerai de fleurs,J'y sculpterai ton char‖ traîné par les colombes.A Zeus la foudre, à Zeus‖ le sang des hécatombes,Zeus règne sur le ciel :‖ tu règnes sur les cœurs.

J'ai cherché l'infini‖ dans les formes sacrées,Et, répandant mon âme‖ en courbes inspirées,Dans le marbre assoupli‖ j'ai voulu retenirUne image du ciel‖ en rêve poursuivie ;Hais, sans toi, cette fleur‖ à l'Olympe ravieAux baisers du soleil‖ ne peut s'épanouir.

O déesse ! elle est là,‖ plus belle que mon rêve !Dans son sein palpitant‖ que le désir soulèveAllume l'étincelle,‖ et répands à la foisTous les trésors d'amour‖ cachés dans ta ceinture ;Secoue autour de toi‖ l'or de ta chevelure,Donne au marbre glacé‖ la pensée et la voix ! »

Il dit ; et, couronné‖ suivant l'usage antique,Il fait couler le lait‖ sur l'autel domestique ;L'offrande se consume,‖ et soudain les échosSur un mode inconnu‖ répétèrent ces mots :

« Ô toi que j'ai conduit‖ par d'austères étudesÀ l'inspiration,‖ fille des solitudes !Refoule ta prière‖ et tes vœux dans ton sein.L'éternelle beauté‖ se dérobe au vulgaire ;Elle n'ouvre son sanctuaireQu'au seul prêtre de l'art,‖ vierge d'amour humain.

Des secrets de l'Olympe‖ interprète fidèle,Est-ce donc pour toi seul‖ qu'un Dieu te les révèle ?Et faut-il que l'Idée‖ aille s'ensevelirLoin du temple sacré‖ d'où ton amour l'exile,Au fond d'une prison d'argile,Et suive le destin‖ de ce qui doit périr ?

Calme et fort, à l'abri‖ des passions humaines,Suis ta route au milieu‖ des régions sereinesOù l'art divin conduit‖ les cœurs religieux ;Car nul terrestre amour‖ ne vaut le sacrificeDe cette force créatriceQue l'artiste inspiré‖ partage avec les dieux.

Cette ivresse éphémère‖ à l'art sacrifiée,Crois-en la voix des dieux,‖ sera vite oubliéePour le peuple idéal‖ dont tu seras le roi.Tu traduiras au monde,‖ en poëmes de pierre,Tes rêves de ciel, et la terreParmi les noms des dieux‖ fera place pour toi. »

Quand de la voix divine‖ expira l'harmonie,Debout devant le trépied d'or,L'artiste l'écoulait encor,Et rêvait, l'œil baissé,‖ maudissant son génie.

Il interrogea l'avenir,Un sanglot souleva‖ sa poitrine oppressée ;Mais sans doute les dieux‖ lurent dans sa penséeEt pardonnèrent ce soupir.

Car, tandis qu'il restait‖ pensif, et sans prière,Méditant l'oracle des dieux,Une main invisible aux yeuxFit circuler la vie‖ aux veines de la pierre.

Comme au sortir d'un lourd sommeil,Galatée à son front‖ souleva sa main pâle ;Et le sang nuança‖ des reflets de l'opaleSon corps diaphane et vermeil.

La vierge en souriant‖ s'éveille ; sa paupièreSe relève languissamment,Et son regard, de son amantRencontre le regard‖ en voyant la lumière.

Et lui, palpitant et sans voix,Vers ce sein virginal‖ que la pudeur colore,Se penche, et d'un premier‖ baiser y fait écloreL'âme et l'amour tout à la fois.

La voix qui l'inspirait‖ ne se fit plus entendre ;En vain il invoqua les dieux :Dans son cœur, enchaîné loin d'eux,Le souffle créateur‖ refusa de descendre.

Mais qui peut dire si l'amourNe paya pas l'oubli‖ promis à sa mémoire ?Qui sait si cette froide‖ éternité de gloireVaut ce bonheur qui dure un jour ?

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
12(abba) 8(aabccb) 1(aabb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (80 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
13 quatrains, 8 sizains
Mots à la rime
a Galatée / sculptée féminine, classiqueb verra / adora masculine, classiquea dieux / yeux masculine, classiqueb marbre / l'arbre féminine, classiquea merveilles / veilles féminine, classiqueb jours / contours masculine, classiquea beauté / Aphrodité masculine, classiqueb poitrine / divine féminine, classiquea sourire / s'attire féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquec idéales / virginales féminine, classiquea l'écume / fume féminine, classiqueb fleurs / cœurs masculine, classiquec colombes / hécatombes féminine, classiquea sacrées / inspirées féminine, classiqueb retenir / s'épanouir masculine, classiquec poursuivie / ravie féminine, classiquea rêve / soulève féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquec ceinture / chevelure féminine, classiquea antique / domestique féminine, classiqueb échos / mots masculine, classiquea études / solitudes féminine, classiqueb sein / humain masculine, classiquec vulgaire / sanctuaire féminine, classiquea fidèle / révèle féminine, classiqueb s'ensevelir / périr masculine, classiquec l'exile / d'argile féminine, classiquea humaines / sereines féminine, classiqueb religieux / dieux masculine, classiquec sacrifice / créatrice féminine, classiquea sacrifiée / oubliée féminine, classiqueb roi / toi masculine, classiquec pierre / terre féminine, classiquea l'harmonie / génie féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquea l'avenir / soupir masculine, classiqueb oppressée / pensée féminine, classiquea prière / pierre féminine, classiquea sommeil / vermeil masculine, classiqueb pâle / l'opale féminine, classiquea paupière / lumière féminine, classiqueb languissamment / amant masculine, classiquea voix / fois masculine, classiqueb colore / éclore féminine, classiquea entendre / descendre féminine, classiqueb dieux / d'eux masculine, classiquea l'amour / jour masculine, classiqueb mémoire / gloire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poëmes, Paris, Charpentier, libraire-éditeur, 1863· numérisation poesies.net· Sources