Contes Épiques, 1876
Le Prédestiné
Cette nuit-là, le vent,‖ par tonnantes saccades,D'un bout à l'autre bout‖ de l'horizon roulait,Et les nuages bas‖ s'effondraient en cascades.
Nuit lugubre. Parfois‖ un éclair violet,Bref comme un coup de fouet,‖ cinglait les vastes ombresAlors le long Volga,‖ fugace, étincelait.
Car c'était dans les bois‖ et dans les steppes sombresOù Blida, subjuguant‖ les antiques Germains,De leurs libres hameaux‖ avait fait des décombres.
Lents, courbés, et sous leurs‖ manteaux croisant leurs mains,Deux prêtres, blancs vieillards‖ appuyés l'un à l'autre,Traversaient, cette nuit,‖ le désert sans chemins.
Ils pensaient : « Cette voie,‖ étant dure, est la nôtre. »Celui qu'on nommait Jean‖ comptait le plus de jours ;Le plus jeune avait nom‖ Pierre, comme l'apôtre.
Ils apportaient le Verbe‖ à ces barbares sourds,Les Huns, fils des Mogols,‖ lesquels eurent pour pèresLes Tatars accouplés‖ aux femelles des ours.
Constantinople, en proie‖ aux bassesses prospères,Avait exilé Jean,‖ et Pierre était venuDe Rome, où l'hérésie‖ a ses plus sûrs repaires.
Dans l'ombre sans étoile‖ et dans le désert nuL’orage les ayant assaillis loin des tentes,Ils se hâtaient sans peur‖ vers un but inconnu,
Disputant aux vents froids‖ leurs robes palpitantes,Comme on fait devant l'âtre‖ ils parlaient en marchantDe leurs soucis, de leurs‖ regrets, de leurs attentes.
Pierre disait : « Mon Dieu !‖ Sur ce double penchant,« Luxure et Cruauté,‖ Rome branle et s'écroule ;« Qui n'est pas débauché,‖ dans ce siècle, est méchant.
« Une infâme descente‖ emporte prince et foule ;« Et vers l'Enfer qui s'ouvre‖ en bas visiblement« L'universel salut‖ est la pierre qui roule. »
Jean disait : « Qu'elle tombe‖ et soit un lac fumant,« La ville, ô Constantin,‖ qui maintenant caduque« Pour charpente eut ta force‖ et ta foi pour ciment !
« Le front sous ta couronne‖ et le pied sur ta nuque,« Des nains règnent : l'enfant‖ Théodose et sa sœur,« Et Chrysaphe ; le seul‖ qui soit homme est eunuque.
« Cependant, protégé‖ par leur lâche douceur,« Nestorius insuffle‖ aux âmes sa démence,« Du Diable ou de soi-même‖ infâme confesseur !
« Donc il est temps. Suspends,‖ ô Dieu bon, ta clémence !« L'impiété, le vice‖ et le crime étant mûrs,« Il faut que la moisson‖ formidable commence.
« Suscite un moissonneur‖ aux bras rudes et sûrs« Qui fauche sans pitié‖ ni relâche, et remplisse« Les granges de l'enfer‖ jusqu'à rompre les murs !
« Dût le vengeur, atroce‖ et se faisant complice« Du mal universel‖ châtié par le mal,« De ceux qu'il punira‖ mériter le supplice ! »
Jean se tut. Pierre dit :‖ « Amen ! » D'un pas égalLes deux vieillards marchaient‖ dans l'ombre à l'aventure,Flagellés par l'averse‖ et par le vent brutal.
Une bâtisse ancienne‖ et que le vent tortureDevant les voyageurs‖ se dressa brusquement,Croulante, et d'un seul mur‖ soutenant sa toiture.
L'orage la heurtait‖ d'un bond si véhémentQue Jean se détourna‖ par prudence, et que PierreDit tout d'abord : « Le mur‖ va choir dans un moment.
« Quiconque, la fatigue‖ ayant clos sa paupière,« Se coucherait ici‖ sur l'herbe et les gravats,« S'éveillerait bientôt‖ dans un linceul de pierre.
— Certes ! » repartit Jean.‖ Comme ils pressaient le pasAvec peine, leurs pieds‖ s'alourdissant de fange,Une Voix dit ces mots :‖ « Mur ! ne t'écroule pas ! »
La voix qui proférait‖ cette parole étrangeLeur sembla très terrible‖ et très douce à la fois.Qui donc parlait, sinon‖ le Seigneur ou son ange ?
Tremblants, ils s'étaient mis‖ à genoux, et leurs doigtsTâtaient sous le manteau‖ les crucifix d'ivoire.« Mur ! ne t'écroule point !‖ » dit encore la Voix.
Démon qui disputait‖ au Seigneur la victoire,L'âpre ouragan d'éclairs‖ et d'averses s'armait :Pas un bloc ne tomba‖ de la muraille noire.
Pierre, en la contemplant‖ de la base au sommet,Tressaillit tout à coup‖ et s'écria : « Regarde ! »Ils virent sur la terre‖ un enfant qui dormait.
Il dormait. Eux, béants,‖ la prunelle hagarde,Penchés vers l'inconnu‖ qui s'était couché là,Dirent : « Quel est ton nom,‖ ô dormeur que Dieu garde ? »L'enfant, ouvrant les yeux,‖ répondit : « Attila. »
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a saccades / cascades féminine, classiqueb roulait / violet / étincelait masculine, classiqueb ombres / sombres / décombres féminine, classiqueb Germains / mains / chemins masculine, classiqueb l'autre / nôtre / l'apôtre féminine, classiqueb jours / sourds / ours masculine, classiqueb pères / prospères / repaires féminine, classiqueb venu / nu / inconnu masculine, classiqueb tentes / palpitantes / attentes féminine, classiqueb marchant / penchant masculine, classiqueb s'écroule / foule / roule féminine, classiquec méchant / visiblement masculine, classiquea fumant / ciment masculine, classiqueb caduque / nuque / eunuque féminine, classiqueb sœur / douceur / confesseur masculine, classiqueb démence / clémence / commence féminine, classiqueb mûrs / sûrs / murs masculine, classiqueb remplisse / complice / supplice féminine, classiqueb mal / égal / brutal masculine, classiqueb l'aventure / torture / toiture féminine, classiqueb brusquement / véhément / moment masculine, classiqueb Pierre / paupière / pierre féminine, classiqueb gravats / pas masculine, classiqueb fange / étrange / ange féminine, classiquec pas / fois masculine, classiquea doigts / Voix masculine, classiqueb d'ivoire / victoire / noire féminine, classiqueb s'armait / sommet / dormait masculine, classiqueb Regarde / hagarde / garde féminine, classiqueb là / Attila masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Conts épiques, Paris, Paul Ollendorf, 1885· numérisation poesies.net· Sources