Contes Épiques, 1876
Les Imprécations D’Agar
Quand la centième année‖ aggrava les vieux ansD'Abraham (ainsi tombe‖ une gerbe à la meule),Sara fut mère enfin‖ dans son âge d'aïeule,Les Éloïm ayant‖ béni ses flancs pesants.
« — Le Verbe du Seigneur,‖ ô pasteur de chamelles,« Germa durant neuf mois‖ en mon ventre élargi,« Et voici que ta race‖ innombrable a vagi« Dans le cri de l'enfant‖ qui cherche mes mamelles.
« Un mâle étant sorti‖ de moi, jusques à quand« Garderas-tu le fils‖ impur de l'étrangère,« Qui, tout jaune du fiel‖ que l'orgueil lui suggère,« Cligne de l'œil dans l'ombre‖ et rôde en se moquant ?
« Va, chasse avec le fils‖ la mère égyptienne« Comme on jette la branche‖ avec son fruit gâté ;« Sans doute il n'est pas bon‖ qu'à ma fécondité« Se confronte l'opprobre‖ insolent de la sienne.
« Puisque l'on voit encor‖ sous le lin gracieux« Sa jeunesse mûrir‖ en deux rondeurs égales,« Qu'elle parte ! emportant‖ des tentes conjugales« La honte de ma face‖ et l'amour de tes yeux !
« Certes, le faon de la‖ servante, qui put naître« Sans lui rider les flancs‖ ni lui creuser les seins,« Avec l'homme que Dieu‖ réserve à ses desseins« Ne partagera pas‖ l'héritage du maître. »
Ainsi parla la Vieille‖ en son orgueil cruel ;Et vers Beel-Sheba‖ sans eau ni halte verte,Agar, un cri muet‖ dans sa bouche entr'ouverte,Partit, morne, et menant‖ par la main Ismaël.
Un pacifique vent‖ sous le firmament calmeRefoulait l'ombre avec‖ son astre décliné,Comme si dans le vague‖ orient eût planéLe large battement‖ d'une invisible palme.
Les tentes frémissaient‖ dans le camp du pasteur ;Sur les seuils gris,‖ voiles de brouillards déjà roses,Les femmes soulevaient‖ la toile avec des posesOù le sommeil récent‖ a laissé sa lenteur.
Le tintement léger‖ qui sort des bergeriesFut doublé par un cri‖ d'oiseau, grêle et charmant,Dans le cèdre aux grands bras‖ où tremblaient longuementLes lents lambeaux de brume‖ envolés des prairies.
Puis, brusque, et dans une âpre‖ explosion d'éveil,Comme un fauve lion‖ se cabre hors de l'antreDe l'or dans la crinière‖ et de la pourpre au ventre,Au sanglant horizon‖ surgit le beau soleil !
Avec un grouillement‖ de fourmilière en marche,Les prospères loisirs‖ et les labeurs contentsS'émurent, clairs et vifs,‖ sous les cieux éclatants,Autour des pavillons‖ bénis du patriarche.
Sous les grands seaux d'argile‖ où le lait ruissela,Les servantes passaient,‖ laissant pendre leurs manches ;Des groupes d'enfants nus‖ tétaient les chèvres blanches ;Et les deux exilés,‖ de loin, voyaient cela.
Alors Agar : « Malheur‖ à ceux qui m'ont chassée !« Ils séjournent, pleins d'aise,‖ au creux des gras vallons,« Et moi, vers le désert‖ aride, à reculons« Je fuis, chienne battue‖ et du pied repoussée !
« Sur l'herbe fraîche où l'eau‖ glisse et bruit sans fin,« Il se partageront‖ les pains de miel et d'orge ;« Comme un bœuf ruminant‖ le vide dans sa gorge,« Moi, je boirai ma soif‖ et mangerai ma faim !
« Et si, lasse, et n'ayant‖ que le sable pour couche,« Je défaille en mordant‖ le vent dans un long cri,« Mon fils, rampant vers moi,‖ mon fils, hâve et maigri,« D'un baiser affamé‖ menacera ma bouche !
« O centenaire chef‖ des errantes tribus !« Puisque dans la famine‖ et les deuils tu m'exiles,« Moi qui, belle, et courbant‖ mes pudeurs indociles,« Toujours te fis plaisir‖ autant que je le pus,
« Tremble en ton double espoir,‖ ancêtre des deux races !« Car la haine va naître‖ et jamais ne mourra« Entre les fils d'Agar —‖ et les fils de Sara« Vil bétail lourd de graisse‖ en proie aux loups voraces !
« Tremble ! ils seront hardis,‖ et forts, et violents,« Et libres sous les deux,‖ les bâtards de l'esclave !« La revanche, comme un‖ ruissellement de lave,« Jaillira du cratère‖ antique de mes flancs.
« Tes Isaacs repus,‖ souvent, d'un œil oblique,« Regarderont parmi‖ les vapeurs du festin« S'ils ne voient pas surgir‖ à l'horizon lointain« Les maigres cavaliers‖ du désert famélique !
« Puis, sans nombre, et debout‖ sous le ciel insulté,« Tous les vaincus pour qui‖ les défaites sont belles« Et tous les vagabonds‖ avec tous les rebelles« Peupleront l'infini‖ de ma postérité.
« Vainqueurs ! craignez leur rage‖ et leur joie encor pire !« Gais, ils ricaneront‖ vers Dieu : Non, tu n'es pas !« Dans l'énorme édifice‖ humain, du haut en bas,« Se tordra la lézarde‖ affreuse de leur rire.
« Et mes filles seront‖ plus fortes que mes fils !« Maîtresse au corps flétri,‖ qui chassas ta servante« A cause de sa bouche‖ ouverte en fleur vivante« Et de son jeune sein‖ ferme et frais comme un lys,
« Austère épouse, aïeule‖ auguste des familles,« Loin de vanter, crédule‖ en l'avenir peu sûr,« Ton nouveau-né pareil‖ au ver d'un fruit trop mûr,« Lamente-toi sur lui,‖ Sara !… J'aurai des filles !
« Blanches, aux grands cheveux‖ lourds et doux et flottants,« En longues robes d'or‖ toujours mal refermées,« Elles iront, laissant‖ dans les foules charmées,« Un sillage d'odeur‖ et de chaleur, longtemps !
« Pour l'amour de leur gorge‖ entrevue, et de l'ombre« Que font les duvets fins‖ sous les beaux bras levés,« Les plus forts ramperont,‖ lâchement énervés,« Les plus purs connaîtront‖ les bassesses sans nombre,
« Et tous, furtifs, cachant‖ sous leurs doigts leur rougeur,« Pleins encor du regret‖ des débauches jalouses,« Rapporteront au lit‖ des pleurantes épouses« Des corps vidés de sang‖ par le baiser vengeur ! »
Telle, sous l'épouvante‖ éparse des nuéesQue déchirait le vent‖ dans le désert du ciel,Prophétisait la grande‖ Agar pleine de fiel,Mère des révoltés‖ et des prostituées ;
Et vers les lieux lointains‖ où seront les Sions,Les opulentes Tyrs,‖ les Romes triomphales,Les souffles, emportant‖ sa voix dans leurs rafales,Fuyaient, sombres semeurs‖ de malédictions !
Versification
- Forme
- 29 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 29(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 29 quatrains
- Mots à la rime
- a ans / pesants masculine, classiqueb meule / d'aïeule féminine, classiquea chamelles / mamelles féminine, équivalenteb élargi / vagi masculine, classiquea quand / moquant masculine, classiqueb l'étrangère / suggère féminine, classiquea égyptienne / sienne féminine, classiqueb gâté / fécondité masculine, classiquea gracieux / yeux masculine, classiqueb égales / conjugales féminine, classiquea naître / maître féminine, classiqueb seins / desseins masculine, classiquea cruel / Ismaël masculine, classiqueb verte / entr'ouverte féminine, classiquea calme / palme féminine, classiqueb décliné / plané masculine, classiquea pasteur / lenteur masculine, classiqueb roses / poses féminine, classiquea bergeries / prairies féminine, classiqueb charmant / longuement masculine, classiquea d'éveil / soleil masculine, classiqueb l'antre / ventre féminine, classiquea marche / patriarche féminine, classiqueb contents / éclatants masculine, classiquea ruissela / cela masculine, classiqueb manches / blanches féminine, classiquea chassée / repoussée féminine, classiqueb vallons / reculons masculine, classiquea fin / faim masculine, classiqueb d'orge / gorge féminine, classiquea couche / bouche féminine, classiqueb cri / maigri masculine, classiquea tribus / pus masculine, classiqueb m'exiles / indociles féminine, classiquea races / voraces féminine, classiqueb mourra / Sara masculine, classiquea violents / flancs masculine, classiqueb l'esclave / lave féminine, classiquea oblique / famélique féminine, classiqueb festin / lointain masculine, classiquea insulté / postérité masculine, classiqueb belles / rebelles féminine, classiquea pire / rire féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea fils / lys masculine, classiqueb servante / vivante féminine, classiquea familles / filles féminine, classiqueb sûr / mûr masculine, classiquea flottants / longtemps masculine, classiqueb refermées / charmées féminine, classiquea l'ombre / nombre féminine, classiqueb levés / énervés masculine, classiquea rougeur / vengeur masculine, classiqueb jalouses / épouses féminine, classiquea nuées / prostituées féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquea Sions / malédictions masculine, classiqueb triomphales / rafales féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Conts épiques, Paris, Paul Ollendorf, 1885· numérisation poesies.net· Sources