Hespérus, 1872
I. Crépuscule
Dans Francfort-sur-le-Mein,‖ la ville électorale,Près de la Judengasse‖ et de la cathédrale,A l’angle d’un marché‖ houleux comme une mer,Derrière un mur penchant‖ qui s’adosse au RœmerEt dont le plâtras noir,‖ jadis peint à la fresque,Montre encore une Vierge‖ en habit de moresque,Agonisa, trente ans,‖ dans l’imbécillité,Un pauvre homme vaincu‖ par l’âge ou dévastéPar quelque vieille angoisse‖ incessamment accrue.Les ans lourds l’avaient fait‖ tout petit. De la rueOn criait : « Tiens, un nain !‖ » Il ne répondait pas,Et sa droite s’ouvrait‖ en guise de compasPour mesurer l’éther‖ immense et les nuées.Ça puérilité‖ consentait aux huées ;Et l’eût-on voulu battre,‖ il n’aurait pas dit non.Les uns le croyaient juif.‖ On savait mal son nom.S’il mangeait, aussitôt‖ du coin de la ruelleMille petits cailloux‖ volaient vers son écuelle ;Il mangeait les cailloux‖ sans se plaindre, et le lieuFut célèbre parmi‖ les enfants pour ce jeu.Deux fois le jour, ayant‖ sur l’épaule une cruche,Il gagnait la fontaine‖ où bourdonne la rucheDes servantes qui vont‖ bras nus et sans corset ;Mais le cercle folâtre‖ alors s’étrécissaitAutour du pilier qu’orne‖ un Bacchus dérisoire,Pour empêcher le nain‖ de puiser ou de boire.
C’est là que je le vis‖ pour la première fois.Une fille, en riant,‖ lui donnait sur les doigtsD’une clé qu’elle avait‖ dans la main. Plus cruelle,Une autre demandait‖ au vieux s’il voulait d’elle,Provocante et, du doigt,‖ soulevant son fichu.Lui, songeait.
J’observai que cet être, déchuPlutôt que vil, avait‖ dans les yeux ces ténèbresHagardes et qui sont‖ d’ailleurs les plus funèbres,Où quelque chose encor‖ se souvient d’avoir lui.
Il rentra, mais j’avais‖ marché derrière lui,Et je vis le dedans‖ hideux de sa logette.
Le mur, qui de cinq pas‖ à gauche se projetteMais cesse à peine d’être‖ au Rœmer contigu,Fait de ce gîte un angle‖ à tel excès aigu,Et, saillant en rondeur‖ comme une échine lasse,Soutient si mal un toit‖ dont la tuile se casseQu’un savetier logé‖ maintenant dans ce coin,(Car les jours où vécut‖ l’ancien hôte sont loin),Quand cède à son effort‖ le fil roux qu’il tiraille,De chaque coude va‖ heurter chaque murailleEt qu’assis il s’y peut‖ à peine tenir droit.L’écartement par où‖ l’on rampe en cet endroit,Porte et fenêtre, veuf‖ de ferrure et de vitre,Était louche. Au dedans‖ une mousse de nitreSouillait les murs, et plus‖ d’un plâtras bossuéPendait, mou, car la pierre‖ antique avait sué ;De sorte qu’on eût dit‖ d’un corridor de cave.Sur le sol gras, qui suinte‖ et de débris se pave,Un matelas plié,‖ loque affreuse, bavaitSon étoupe ; c’était‖ le siège et le chevet ;Mieux eût valu s’asseoir‖ et dormir sur la dure.Restes décolorés‖ et devenus ordure,Cent objets, dans un coin,‖ formaient un tas suspect,Comblant la sale-horreur‖ du lieu par leur aspect,Chargeant l’air, sous ce toit‖ haut de quelques coudées,Du fade arôme propre‖ aux choses dégradées.Comme c’était au mois‖ d’octobre, vers le soir,Le jour, gris au dehors,‖ dans le bouge était noir,Sombre rideau tiré‖ sur cette ignominie ;Et rien ne détonnait‖ dans l’obscure harmonieQu’un lambeau rouge, au toit‖ suspendu, vêtement,Loque, n’importe, enflé‖ de brise à tout moment,Qui, parfois, avait l’air‖ d’une bête écorchée,Et, sur le mur, étroite,‖ anguleuse, ébréchée,Une glace, un fragment‖ de glace, au tain gercé,Tombé d’une fenêtre,‖ en passant ramassé,Que l’atmosphère humide‖ ombrait d’un pâle voile.Mais ce miroir avait‖ la forme d’une étoile.
L’homme, en son trou, gisait,‖ et je le voyais mal.Sa forme n’était pas‖ même d’un animal,Sinon de quelque chien‖ rampant, de basse espèce.Il était tombé là‖ comme une chose épaisse,Inerte ; l’on eût dit‖ d’un ramas de haillons.Mais un jet du couchant‖ le baigna de rayons,Et je vis émerger‖ du mur sa face terne.Telle, blême, dans l’eau‖ noire d’une citerne,La lune ; tel le front‖ d’un cadavre embaumé.Et cette face était‖ comme un livre fermé.Vivait-elle ? Ses os‖ saillaient, tendant les rides ;Quelques poils gris épars‖ sur ses tempes aridesSemblaient tels qu’il en pousse‖ aux morts dans le tombeau.Pourtant, vers le miroir,‖ où le rouge lambeauFrôlait de son image‖ en tremblant apparueL’évanouissement‖ léger dans une rueD’un passant qui fuyait‖ comme une brume fond,Elle tournait des yeux‖ lourds d’un songe profond.Ces yeux dont émanait,‖ presque éteinte, une flamme,Étaient les soupiraux‖ uniques par où l’âmeDu vieux nain, torche, hélas !‖ d’un caveau, se fît voir ;Et leur rayon, longtemps‖ versé dans le miroirQui le renvoyait, pâle,‖ à ces prunelles sombres,Formait un fraternel‖ échange, entre les ombresDe l’habitacle morne‖ et de l’hôte hébété,Du peu que l’un et l’autre‖ ils avaient de clarté.
Je m’appuyais au mur,‖ contemplant en silenceLe lieu, l’homme.Ma main, qui pendait, heurta l’anseDe la cruche gisant‖ vide sur les pavés ;J’allai vers la fontaine, et je revins.« Buvez, »Dis-je.Le nain frémit à ma voix comme un hommeQui s’éveille, et cria :« Qui va là ? Je me nommeHespérus ! J’ai reçu,‖ quoiqu’indigne, le donDe vaincre dans les champs‖ sacrés d’ArmageddonLes satans qui criaient :‖ silence, à la Parole !Passant, qu’es-tu ? ton front‖ n’a pas la banderoleÉcarlate qui fait‖ reconnaître un EspritDe Jupiter, selon‖ qu’un voyant me l’apprit.Souffres-tu ? car il est‖ des Anges solitairesMais peut-être tu viens‖ des ténébreuses TerresD’où monte, obscur défi‖ de l’Ombre aux Cieux lointains,La fumeuse splendeur‖ des Lucifers éteints ! »
Hélas ! c’était un fou.‖ Je lui tendis sa cruche.
« Tu n’es donc pas celui‖ qui se nomme l’Embûche,Car Dieu limite au mal‖ la ruse du méchant. »
Sa voix, calmée, avait‖ quelque chose d’un chantTriste, qu’on entendrait de loin.
Il dit encore :« Pourtant, je boirai peu.‖ Tel qui se prive, adore,Et trouve, s’il jeûna‖ de pain et de boisson,Sa faim grand-panetier,‖ sa soif grand-échanson,Dans l’éternel repas,‖ près des pures fontaines. »
« Sagesse ! Amour ! Noces lointaines ! »
Et, fixant la lueur‖ étrange de ses yeuxSur la glace qui fut‖ comme un lac soucieuxOù le mirage pur‖ d’une étoile se lève,Dans ses yeux reflétés‖ il regardait son rêve.
Mais, brusque, le soleil‖ s’enfuit en ce moment.On eût dit d’un rideau‖ tombé soudainementOu d’un volet fermé‖ par le vent qui se rue :Tout s’effaça.
Or, ce quartier, le soir,‖ à l’heure du repas,Est désert. Un écho,‖ très long, y suit les pas.Et l’horizon, au fond‖ de la rue, était rouge.Inquiet, je tournai la tête.
« Suis-moi ! criait-il, sois témoin !Toi seul, comme un oiseau‖ porte une graine au loin,Dois semer la leçon‖ de notre destinée ;Car Dieu t’élut, passant ! »
Sa face, illuminéePar l’occident, semblait‖ descendre du Sina.Ses loques palpitaient‖ dans l’air. Il m’entraîna.Devant nous, le couchant‖ rayonnait comme un trône.
Le nain dit : « Fais l’aumône. »
Cependant, à travers‖ la déserte cité,Nous courions. Son manteau‖ fuyait vers la clarté,Plein du vent qui souffla‖ dans la robe d’Élie.Et moi je le suivais,‖ penché sur sa folie,Tout près d’y choir. Ainsi‖ nous sentons le désirDe l’engloutissement‖ stupide nous saisir,Pour avoir regardé‖ trop longtemps un abîme.C’en était un, avec‖ des feux, comme une cime.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 77((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a électorale / cathédrale féminine, classiqueb mer / Rœmer masculine, classiquec fresque / moresque féminine, classiqued l’imbécillité / dévasté masculine, classiquee accrue / rue féminine, classiquef pas / compas masculine, classiqueg nuées / huées féminine, classiqueh non / nom masculine, classiquei ruelle / écuelle féminine, classiquej lieu / jeu masculine, classiquek cruche / ruche féminine, classiquel corset / s’étrécissait masculine, classiquem dérisoire / boire féminine, classiquea fois / doigts masculine, classiqueb cruelle / d’elle féminine, classiquec fichu / songeait / déchu masculine, classiqueb ténèbres / funèbres féminine, classiquec lui masculine, classiqueb logette / projette féminine, classiqueb contigu / aigu masculine, classiquec lasse / casse féminine, classiqued coin / loin masculine, classiquee tiraille / muraille féminine, classiquef droit / endroit masculine, classiqueg vitre / nitre féminine, classiqueh bossué / sué masculine, classiquei cave / pave féminine, classiquej bavait / chevet masculine, classiquek dure / ordure féminine, classiquel suspect / aspect masculine, classiquem coudées / dégradées féminine, classiquen soir / noir masculine, classiqueo ignominie / harmonie féminine, classiquep vêtement / moment masculine, classiqueq écorchée / ébréchée féminine, classiquer gercé / ramassé masculine, classiques voile / étoile féminine, classiquea mal / animal masculine, classiqueb espèce / épaisse féminine, classiquec haillons / rayons masculine, classiqued terne / citerne féminine, classiquee embaumé / fermé masculine, classiquef rides / arides féminine, classiqueg tombeau / lambeau masculine, classiqueh apparue / rue féminine, classiquei fond / profond masculine, classiquej flamme / l’âme féminine, classiquek voir / miroir masculine, classiquel sombres / ombres féminine, classiquem hébété / clarté masculine, classiquea silence / l’homme / l’anse féminine, classiqueb pavés / revins / Buvez masculine, classiquec je / homme / cria / nomme féminine, classiqued don / d’Armageddon masculine, classiquee Parole / banderole féminine, classiquef Esprit / l’apprit masculine, classiqueg solitaires / Terres féminine, classiqueh lointains / éteints masculine, classiquea cruche / l’Embûche féminine, classiqueb méchant / chant masculine, classiquea loin / encore / adore féminine, classiqueb boisson / grand-échanson masculine, classiquec fontaines / rêva / lointaines féminine, classiquea yeux / soucieux masculine, classiqueb lève / rêve féminine, classiquea moment / soudainement masculine, classiqueb rue / s’effaça féminine, classiquea repas / pas masculine, classiqueb rouge / tête / bouge féminine, classiquea courait / témoin / loin masculine, classiqueb destinée / passant / illuminée féminine, classiqueb Sina / m’entraîna masculine, classiquec trône / passa / l’aumône féminine, classiquea cité / clarté masculine, classiqueb d’Élie / folie féminine, classiquec désir / saisir masculine, classiqued abîme / cime féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
166 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources