Hespérus, 1872
II. La Visitation
Jadis, ferme soudard‖ de granit cuirassé,Francfort avait des tours,‖ des murs, un grand fosséPropre à décourager‖ les chercheurs d’aventures,Car le Mein s’y ruait‖ par quatorze ouvertures ;Tel routier qui n’avait‖ jamais, quand il vint là,Bu d’eau pure, y connut‖ trop bien le goût qu’elle a.Mais un grand désarroi‖ de rocs et de ferraillesCombla tout le fossé‖ de toutes les murailles.Sur les débris un parc‖ aux verdissants contoursSe déroule, ceinture‖ ombreuse des faubourgs,Que boucle, par endroits,‖ la grille d’une porte ;Et, douce, la cité‖ rit d’avoir été forte.Le lent prolongement‖ des saules balancésS’incline où des créneaux‖ roides se sont dressés ;Grêle, un rosier tient lieu‖ d’un bastion superbe ;Plus de lances, sinon‖ des pointes de brins d’herbe ;La voûte où l’on voyait‖ des ombres se mouvoir,Sinistres, dans la paix‖ inquiète du soir,Quand, douze fois, à coups‖ chaque fois plus funèbres,Le cœur du noir minuit‖ battait dans les ténèbres,Est un chemin de houx‖ et d’épines fleuri,Où le jeune passant‖ se recueille, attendriDe ce signe de croix‖ aisément effaçableQue le pas d’un petit‖ oiseau fait sur le sable,Ou triste de l’adieu‖ d’un merle voyageurQui va d’un saule à l’autre‖ et s’envole, ou songeurD’ouïr dans les légers‖ volubilis la guêpeTinter, clair battant d’or‖ de ces cloches de crêpe.
Seul, un donjon, bloc noir,‖ de lierre interrompu,Que la pioche oublia‖ de détruire ou n’a puMettre à bas, dresse encor‖ ses murs rectangulaires :C’est l’Abendthor, qui vit‖ de tragiques colères.Le jour, ce ténébreux‖ cadavre de granitSe ravive aux gaîtés‖ du ciel, du vent, du nid ;Le rire frais éclos‖ du liseron circuleDans ses fentes où luit‖ l’or de la renoncule ;Il a l’oiseau, l’enfant,‖ l’écureuil, et consentA l’escalade ; il semble‖ un aïeul innocentQui joue et qui veut bien‖ qu’on le coiffe de roses.Mais la nuit qui connaît‖ les légendes morosesDes prisonniers cloués‖ au mur à coup d’épieu,Et trouve que la joie‖ au sépulcre sied peu,Se développe, morne,‖ et, selon, la justice,Restituant le deuil‖ à l’antique bâtisse.Sous le porche où le vent‖ tracasse un lourd chaînonLe trou hagard qu’a fait‖ un boulet de canonS’arrondit dans le mur‖ comme une lune noire ;Les vieux échos du burg‖ gémissent de mémoire ;Il est plein de l’effroi‖ spectral de ce qu’il fut :C’est l’éclair d’une mèche‖ au-dessus d’un affûtQu’une étoile entre deux‖ créneaux de ce décombre ;Et cette solennelle‖ évocatrice, l’Ombre,Place au guet sous la herse,‖ en sentinelle autourDes fossés, en vigie‖ au sommet de la tour,Les fantômes que fit‖ une ancienne défaite.
Un escalier de blocs‖ écroulés monte au faîteDe l’Abendthor. Le nain,‖ qui m’avait amené ,Vers ce lieu, salua‖ le donjon ruinéEt gravit, m’entraînant,‖ la périlleuse côte.
« L’aigle s’envole mieux‖ d’une cime plus haute,Dit-il, et le brouillard‖ des vallons est trompeur. »
Le faite était peu large,‖ et chancelait. J’eus peur.Hespérus me poussa‖ sur les extrêmes pierres,En criant : « Puisque l’Ange‖ a béni tes paupières,Regarde, et vois ! »
J’ouvris très largement les yeux.L’immense paix de l’ombre‖ envahissait les cieux ;Sous un vent dont tremblaient‖ seulement les hauts arbres.Des nuages profonds,‖ pareils à de grands marbres,S’assemblaient au-dessous‖ de Vesper, pâle point,Comme une flottaison‖ de banquises se joint ;Et, s’étageant par blocs‖ en de lugubres formes,Voûtaient l’ascension‖ de leurs courbes énormes,Jusqu’à mettre à la terre‖ un couvercle total.Seule, très faible, au bas‖ du ciel occidental,Une ligne de nue‖ et d’or blême, restéeComme un ruban d’écume‖ au bord d’une jetée,S’amincissait avec‖ de plaintives douceurs.Et, sous l’oppression‖ des noirs envahisseurs,Elle mourut. Ainsi‖ fuit la lueur vermeilleD’un collier, quand l’écrin‖ se referme. Pareille,Après les lustres d’or‖ éteints par les valetsDans l’antichambre et dans‖ les salles d’un palais,S’échappe la lueur‖ qui glissait sous la porte.Et le ciel m’effraya‖ comme une steppe morte.
« Que vois-tu ? dit le nain.— L’obscurité du ciel.
— Tant qu’en mon sein fut clos‖ l’œil immatériel,Reprit-il, je ne vis,‖ comme toi, que ténèbres.Rhéteur, docteur, fameux‖ entre les plus célèbres,Mais plein d’ombre, c’était‖ l’ombre que j’enseignais ;Je prenais vainement‖ le mystère aux poignetsPour le forcer d’ouvrir‖ enfin ses mains fermées ;Étreignant des éclairs,‖ colletant des fumées,J’avais dans l’inconnu‖ des combats à tâtons ;Et mes élans rampaient‖ comme des avortons ;Mais la Sagesse, enfin,‖ m’élut entre les hommes !
Ce fut un soir, à l’heure,‖ à la place où nous sommes,Un frisson secoua‖ tout mon être, et des VoixCrièrent : Hespérus !‖ sois en esprit, et vois !
O clémence ! ô sacré‖ déchirement du voile !
D’abord, comme un lever‖ miraculeux d’étoile,Surgit dans l’Orient‖ nocturne un point lacté,Tremblant espoir de jour,‖ œuf grêle de clarté,Qui laissa lentement‖ et plume à plume écloreEt blêmir, comme un cygne‖ ineffable, une aurore ;Et cette aube grandit,‖ blanchissant tout le cielD’un éblouissement‖ profond, torrentiel,Et sa splendeur d’argent‖ fluide, atténuéeDans une transparence‖ éparse de nuée,Doux abîme, sembla‖ délicieusementUn golfe merveilleux,‖ couleur de diamant,Où l’onde en un brouillard‖ diaphane déferleSur des îles d’opale‖ et des brisants de perle !Et j’étais en esprit sur les monts.
Et voiciQue brillamment visible‖ à mon œil éclairci,Une forme d’enfant‖ émana de l’aurore.Candide nudité,‖ front qu’un nimbe décore,Elle marchait, avec‖ un lys dans chaque main,La pente d’un rayon‖ lui servant de chemin.Et, vieux, je saluai l’ange enfant.
Mais, grandieEt splendide, lueur‖ devenue incendie,La vision sembla‖ le fulgurant essorD’un cavalier sonnant‖ d’une trompette d’orSur un cheval ailé‖ de neige comme un cygne.Sous l’éphod que la règle‖ hyménéenne assigne,Elle avait dans les yeux‖ l’inextinguible éveil ;Écarlate, roulait‖ de la gorge à l’orteilSa robe où des rayons‖ tremblaient comme une frange ;Et je levai les bras‖ vers le beau jeune homme ange !
Mais Lui, le visiteur‖ divin, le MessagerQui monte un cheval-cygne‖ et va dans l’air léger,De cette voix qui fait‖ la parole meilleure,Et qui, frôlant d’abord‖ l’ouïe intérieure,Enivre le mental‖ comme un parfum subtil :« Sais-tu par quelle cause‖ il m’a fallu, dit-il,Me révéler enfant‖ avant de l’apparaîtreTel que je suis ?
— C’est, dis-je, un signe qu’il faut êtreDans l’innocence avant‖ d’être dans la beauté.
Ton Amour sans trêve alimenté ;Car on devient selon qu’on aime.
— Le rémunérateur‖ de l’espoir par la joie,Le Trinôme-Jésus,‖ seigneur des univers.
— Mes yeux internes sont ouverts,Et je suis, par la Grâce,‖ une âme qui s’éveille.
— Ainsi tu pourras voir‖ et toucher la vermeilleDes Cieux perpétuels et purs ?
— Viens donc, s’écria-t-il,‖ car Dieu t’a préparé ! »Et, comme un aigle, enflant‖ son vol aquilonaire,Prompt, tombe sur sa proie‖ et l’emporte au tonnerre,L’ange, alors, m’enleva‖ par la nuque, au-delà
Des sphères, vers les Cieux‖ que saint Jean révéla,Pour qu’après Sperberus‖ qui conçut le grand songe,Et Boehme le Voyant,‖ et Swedenborg qui plongeD’un front démesuré‖ dans les gouffres divins,Un homme encor, niant‖ la verge et les devinsDes Molochs et leur verbe‖ imposteur qui ricane,Expliquât, l’ayant vu‖ de ses yeux, chaque arcane,Et, montrant le chemin‖ de la jeune SionAux enfants de l’exil‖ et de l’affliction,Leur dit : « Lavez, lavez,‖ ô race repentie,Vos vêtements obscurs‖ dans le sang de l’hostie,Car il faut se vêtir‖ de blanc pour le festin,Et Dieu vous donnera‖ l’étoile du matin ! »
Tel, pendant qu’à nos pieds‖ la ville morne et lasseDéroulait pesamment‖ sa ténébreuse masseEt que les arbres noirs‖ tremblaient autour de nous,Tel, sous les cieux profonds‖ s’étant mis à genoux,Les yeux extasiés,‖ les bras en croix, au faîteDe l’Abendthor, parlait‖ le nain, obscur prophète.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 84((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a cuirassé / fossé masculine, classiqueb d’aventures / ouvertures féminine, classiquec là / a masculine, classiqued ferrailles / murailles féminine, classiquee contours / faubourgs masculine, classiquef porte / forte féminine, classiqueg balancés / dressés masculine, classiqueh superbe / d’herbe féminine, classiquei mouvoir / soir masculine, classiquej funèbres / ténèbres féminine, classiquek fleuri / attendri masculine, classiquel effaçable / sable féminine, classiquem voyageur / songeur masculine, classiquen guêpe / crêpe féminine, classiquea interrompu / pu masculine, classiqueb rectangulaires / colères féminine, classiquec granit / nid masculine, classiqued circule / renoncule féminine, classiquee consent / innocent masculine, classiquef roses / moroses féminine, classiqueg d’épieu / peu masculine, classiqueh justice / bâtisse féminine, classiquei chaînon / canon masculine, classiquej noire / mémoire féminine, classiquek fut / affût masculine, classiquel décombre / l’Ombre féminine, classiquem autour / tour masculine, classiquen défaite / faîte féminine, classiqueb amené / ruiné masculine, classiquec côte / haute féminine, classiqueb trompeur / peur masculine, classiqueb pierres / paupières féminine, classiquea vois / yeux / cieux masculine, classiqueb arbres / marbres féminine, classiquec point / joint masculine, classiqued formes / énormes féminine, classiquee total / occidental masculine, classiquef restée / jetée féminine, classiqueg douceurs / envahisseurs masculine, classiqueh vermeille / Pareille féminine, classiquei valets / palais masculine, classiquej porte / morte féminine, classiquea nain / ciel / immatériel masculine, classiqueb ténèbres / célèbres féminine, classiquec j’enseignais / poignets masculine, classiqued fermées / fumées féminine, classiquee tâtons / avortons masculine, classiquef hommes / sommes féminine, classiqueb Voix / vois masculine, classiquea voile / d’étoile féminine, classiqueb lacté / clarté masculine, classiquec éclore / aurore féminine, classiqued ciel / torrentiel masculine, classiquee atténuée / nuée féminine, classiquef délicieusement / diamant masculine, classiqueg déferle / perle féminine, classiquea monts / voici / éclairci masculine, classiqueb l’aurore / décore féminine, classiquec main / chemin masculine, classiquea enfant / grandie / incendie féminine, classiqueb essor / d’or masculine, classiquec cygne / assigne féminine, classiqued éveil / l’orteil masculine, classiquee frange / ange féminine, classiquea Messager / léger masculine, classiqueb meilleure / intérieure féminine, classiquec subtil / dit-il masculine, classiqued l’apparaître / suis / être féminine, classiqueb beauté / je / alimenté masculine, classiquea aime / m’envoie / joie féminine, classiqueb univers / t’enseigna / ouverts masculine, classiqueb s’éveille / vermeille féminine, classiquea purs / pourrai / préparé masculine, classiqueb aquilonaire / tonnerre féminine, équivalentec au-delà / révéla masculine, classiqueb songe / plonge féminine, classiquec divins / devins masculine, classiqued ricane / arcane féminine, classiquee Sion / l’affliction masculine, classiquef repentie / l’hostie féminine, classiqueg festin / matin masculine, classiquea lasse / masse féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquec faîte / prophète féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
177 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources