Le soleil de minuit, 1875
« Quand l'immémoriale antiquité des jours »
Quand l'immémoriale‖ antiquité des joursCommençait pour ce globe‖ et ses vides séjours,L'obscure volonté‖ selon qui la matièreSe ruait à remplir‖ sa destinée entièreFaisait sur le désert‖ universel des eauxVoguer des continents‖ comme de grands vaisseaux ;Et, la nuit, sous l'œil clair‖ des récentes étoiles,Les forêts s'emplissaient‖ de vent, comme des voiles !Aucun pilote humain.‖ Seul, le Hasard savant,Capitaine pensif‖ qui veillait à l'avant,Par l'épaisseur des mers‖ que le sillage échancre,Guidait les lentes nefs,‖ et, parfois, jetait l'ancre,Soit quand l'Est bleuissait,‖ soit quand avait grandiL'épanouissement‖ des pourpres du Midi !
Des îles, à l'arrière,‖ ainsi que des chaloupes,Lourdes, traînaient, ou bien,‖ plus légères, par groupes,Flottilles que l'on nomme‖ à présent archipels,S'éloignaient sous l'azur‖ ou la brume des ciels.
Plus d'une, obéissant‖ à son propre mystère,Tenta seule, ô destins !‖ l'infini solitaire.
Donc, au septentrion‖ de la sphère, un îlotS'échoua dans la paix‖ hivernale du flot.Pendant amas de blocs‖ que la banquise épaule,Ni l'âpre vent qui sort‖ de la bouche du pôle,Ni les souffles du sud‖ épouvantés des mersOu le givre fleurit‖ sur les glaçons amers,N'ont pu, depuis les jours,‖ faire bouger de placeCette oasis de roc‖ dans le désert de glace.Là, l'espace est blafard‖ sous les deuils persistantsD'un long minuit ! L'hiver‖ a-t-il gelé le tempsDans le piège éternel‖ d'une seule heure sombre ?Blême à peine, vers l'ouest,‖ s'ébauche une pénombre,Sépulcre de brouillard‖ où gît le soleil mort ;Et la neige aux grands plis,‖ linceul royal du Nord,De la cime des monts‖ aux profondeurs s'épanche.L'île déroule au loin‖ sa solitude blancheQue prolonge la morne‖ et terne inclinaisonDes glaces de la mer‖ vers le gris horizon,Et, miroir des pâleurs‖ sans fin continuées,Le lourd ciel, en banquise‖ agrégeant ses nuées,Stable ou s'entre-heurtant‖ comme un glacier fendu,Semble un autre océan‖ polaire, suspendu !Du sol mélancolique‖ au dôme taciturneS'étage le profond‖ crépuscule nocturneOù se meuvent des corps‖ faits de neige et de nuit :Grand faucon, tourmentant‖ l'air opaque, sans bruit ;Renne qui sur le cap‖ broute une maigre touffe ;Pétrel pêcheur, dans l'ombre‖ ou son râle s'étouffeHérissant par faisceaux‖ son court plumage brunVisqueux de la rosée‖ amère de l'embrun ;Loup hurleur, aux reins forts,‖ fauve louve, qui rôdeVers un terrier trahi‖ par une brume chaude,Pendant qu'au loin s'allonge‖ et plane en soulevantLes plis du soir, le geste‖ étrangement vivantD'un noir tronc d'arbre hors‖ d'une rocheuse fente,Ou d'un mort que sa fosse‖ ouverte réenfante !Mais des formes bientôt‖ se dissout le semblant,Obscur, dans le brouillard,‖ pâle, dans le sol blanc ;Et, soit que pèse l'air‖ sur la plaine dormante,Soit que, rude et rompant‖ les sapins, la tourmenteRoule aux gouffres, avec‖ l'avalanche, les ours,La terre que poussa‖ le vent des premiers joursDéploîra le désert‖ de ses blancheurs funèbresSous la lividité‖ stagnante des ténèbres.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 32((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 3 distiquess, 1 distique
- Mots à la rime
- a jours / séjours masculine, classiqueb matière / entière féminine, classiquec eaux / vaisseaux masculine, classiqued étoiles / voiles féminine, classiquee savant / l'avant masculine, classiquef échancre / l'ancre féminine, classiqueg grandi / Midi masculine, classiquea chaloupes / groupes féminine, classiqueb archipels / ciels masculine, classiquea mystère / solitaire féminine, classiquea îlot / flot masculine, classiqueb épaule / pôle féminine, classiquec mers / amers masculine, classiqued place / glace féminine, classiquee persistants / temps masculine, classiquef sombre / pénombre féminine, classiqueg mort / Nord masculine, classiqueh s'épanche / blanche féminine, classiquei inclinaison / horizon masculine, classiquej continuées / nuées féminine, classiquek fendu / suspendu masculine, classiquel taciturne / nocturne féminine, classiquem nuit / bruit masculine, classiquen touffe / s'étouffe féminine, classiqueo brun / l'embrun masculine, classiquep rôde / chaude féminine, classiqueq soulevant / vivant masculine, classiquer fente / réenfante féminine, classiques semblant / blanc masculine, classiquet dormante / tourmente féminine, classiqueu ours / jours masculine, classiquev funèbres / ténèbres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources