Le soleil de minuit, 1875
I. Snorra, Agnar
SNORRA
Le beau tueur de loups,‖ le jeune homme aux bras fortsSur ma couche rompue‖ a joui de mon corps.Ton choc fut rude, Agnar !‖ sans prière ni piège,Soudain, hurlant, pareil‖ à la trombe de neigeQui frappe, emporte, abat‖ le sapin résistant ;Et ma force, en tes bras‖ sœur des joncs de l'étang,A subi ta vigueur‖ redoutable, avec joie !Mais tu dors trop longtemps,‖ jeune loup, sur ta proie,Car un dessein hardi‖ qu'irrite ta langueurRôde impatiemment‖ dans l'ombre de mon cœur.
AGNAR
Pendant que le vieillard,‖ ton époux et mon hôte,Éventre du harpon‖ les narvals de la côte,J'ai vu, des flancs profonds‖ aux cimes des seins durs,Luire ta neige nue‖ en tes cheveux obscurs.Mais quel penser semblable‖ aux bêtes de carnageRôde en ton sombre cœur‖ sous le toit que j'outrage ?
SNORRA
J'ai dressé, pour ce jour,‖ le faucon de la mort.
AGNAR
La femme rêve au mal‖ pendant que l'homme dort.
SNORRA
Attends-tu que le bloc‖ de glace, qui surplombe,Croulant, fasse au vieillard‖ un couvercle de tombe ?Ou que le bord fangeux‖ qu'on sent trop tard plierVers le geyser lui creuse‖ un rapide escalier ?
AGNAR
Cesse de me tenter,‖ femme aux sombres amorces.
SNORRA
Il revient, le pêcheur‖ de phoques et de morses,Le vieil époux, visqueux‖ d'eau marine, casséSous le fardeau puant‖ du poisson dépecé,Et sa barbe essuîra,‖ d'huiles rances infecte,Ma bouche que le sang‖ de tes baisers humecteAh ! le bloc au glacier‖ tient trop ferme pour choir,Le vieux minuit n'a pas‖ de brouillard assez noirPour qu'à des yeux rusés‖ le gouffre ouvert s'y cache :Mais ton bras est robuste,‖ et j'aiguise ta hache !
AGNAR
SNORRA
AGNAR
SNORRA
Quoi ! tu n’es point jaloux ?Chasseur, c'est un scrupule‖ où la crainte se mêleQue d'épargner le mâle,‖ ayant pris la femelle,Et tu ne m'aimes point‖ si tu ne le hais pas !
AGNAR
SNORRA
AGNAR
Le meurtre laisse au fer‖ une durable rouille.
SNORRA
Homme, saisis la hache,‖ ou, femme, la quenouille !
AGNAR
La tête roulerait,‖ sinistre, aux cheveux blancs.
SNORRA
Je me suis éveillée‖ un lâche sur les flancs !Quand passe un jeune ourson,‖ bête à peine poilue,Ta bravoure se range,‖ et, prudente, salue ;Et si leur vil troupeau‖ te mordait aux genoux,Pour en être épargné‖ tu lécherais les loups !
AGNAR
Paix ! Le baiser sied mieux‖ que l'injure à tes lèvres.
SNORRA
Va t'accoupler avec‖ les femelles des lièvres !Surtout, soyez prudents :‖ pour vous apparier,Élisez un lieu calme‖ et voisin du terrier ;Là, pullulez, bon couple,‖ et broutez, pêle-mêle,Prêts à fuir, les petits‖ pendus à la mamelle,Quand la neige a craqué‖ sous la chute des glands.— Tu ne m'embrasseras‖ qu'avec des bras sanglants !
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a forts / corps masculine, classiqueb piège / neige féminine, classiquec résistant / l'étang masculine, non classiqued joie / proie féminine, classiquee langueur / cœur masculine, classiquea hôte / côte féminine, classiqueb durs / obscurs masculine, classiquec carnage / j'outrage féminine, classiquea mort / dort masculine, classiquea surplombe / tombe féminine, classiqueb plier / escalier masculine, classiquea amorces / morses féminine, classiqueb cassé / dépecé masculine, classiquec infecte / humecte féminine, classiqued choir / noir masculine, classiquee cache / hache féminine, classiquea ami / époux / pitié / jaloux masculine, classiqueb mêle / femelle féminine, classiquec pas / maison / bras masculine, classiquea rouille / quenouille féminine, classiquea blancs / flancs masculine, classiqueb poilue / salue féminine, classiquec genoux / loups masculine, classiquea lèvres / lièvres féminine, classiqueb apparier / terrier masculine, classiquec pêle-mêle / mamelle féminine, classiqued glands / sanglants masculine, classique
- Richesse
- écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
57 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources