Le soleil de minuit, 1875
III. Snorra, Agnar
SNORRA
Pendant que plein d'un songe‖ où rit un nouveau-néRonfle du lourd vieillard‖ le sommeil aviné,J'ai déserté la couche‖ et franchi les clôtures,Cherchant l'ami des loups,‖ le jeune homme aux mains pures.Sans doute en un lieu calme‖ il est couché, dormant,Ou bien prend son épieu,‖ loin du fer, prudemment,Et du manche dressé‖ sur qui pèse une pierre,Subtil, prépare un piège‖ à la loutre guerrière,Ou de fils de bouleau‖ qu'il croise et noue entre euxTrame une forte embûche‖ aux lapins dangereux.
AGNAR
Emporte-moi, tourmente !‖ Ouvre-toi, fondrière !
SNORRA
AGNAR
SNORRA
Le lièvre même attend‖ quand nul ne le poursuit.
AGNAR
Le cou sans tête règne‖ au milieu de la nuit !
SNORRA
La peur de l'action‖ a causé ta démence.
AGNAR
L'épi rouge est sorti‖ de ta noire semence :J'ai frappé le vieil homme‖ au détour du chemin !
SNORRA
Le vieil homme en son lit‖ s'éveillera demain.
AGNAR
Sa vie à mes doigts gèle,‖ et, par caillots, s'arrête !
SNORRA
Tu les trempas au ventre‖ ouvert de quelque bête.
AGNAR
Ce fut dans le silence‖ un long gémissement !
SNORRA
Le pétrel a râlé‖ dans l'espace dormant.
AGNAR
Elle a roulé, la tête‖ à chevelure blanche !
SNORRA
Parfois tombe, ressaute‖ et croule l'avalanche.
AGNAR
La pâle pente est rose‖ au loin sous le ciel noir !
SNORRA
Le soleil s'est levé‖ sur les neiges, ce soir.
AGNAR
Tu peux voir l'homme mort‖ si tu tournes la roche !
SNORRA
J'ai vu l'homme vivant,‖ tout à l'heure, et trop proche.
AGNAR
SNORRA
AGNAR
SNORRA
AGNAR
Oh ! l'orbe atroce et plein‖ qui dégorge un flot rouge !Pour ne l'avoir point vu,‖ vif encore et qui bouge,Que n'as-tu, lâche Agnar,‖ de tes doigts furieux,Hors de leurs trous creusés‖ fait jaillir tes deux yeux !
SNORRA
Donc les morts sont vivants.‖ La mort est une porteQui reste entre-bâillée‖ afin que Ton ressorte.Hache de l'assassin !‖ assaille l'homme, abatsSa tête sur ses pieds,‖ son bras après son bras,Comme fait la cognée‖ au sapin qu'elle émonde,Que le tronc reste en haut,‖ festin de l'aigle immonde,Et que le crâne roule‖ au fond du creux ravin,Le mort, calme, se dresse‖ après le meurtre vain,Rattache ses deux bras,‖ sans se hâter, rajusteSa tête, dans le val‖ ramassée, à son buste,Rentre au logis, d'un pas‖ ni trop lent ni trop prompt,Donne le gai bonsoir,‖ baise sa femme au front,Parle, écoute un récit‖ dont il rit ou se fâche,N'en fait point de l'abîme‖ effrayant qui le lâche !Et s'endort, souriant,‖ les yeux clos à demi,Comme s'il n'était pas‖ pour toujours endormi !L'étroit sépulcre même‖ où le ver les travailleNe retient pas des morts‖ la sourde relevaille.L'être, sous les granits‖ entassés, vains fardeauxQue disjoint la poussée‖ horrible de son dos,Reprend son crâne aux rats,‖ ses os à la belette,Et rassemblant sa chair‖ autour de son squelette,Sans que l'odeur attire‖ à son — toit le corbeau,Vient coucher dans son lit,‖ étant las du tombeau !
AGNAR
C'est une étrange foi‖ qui succède à ton doute.
SNORRA
Je parle à ce rusé‖ cadavre qui m'écoute !J'ai dit vrai, n'est-ce pas,‖ vieux Snorro ? N'est-ce pasQue le mari posthume‖ a dormi dans mes bras,Et qu'instruit dans la mort‖ des trahisons vivantes,Tu vins, homme ! vouant‖ aux justes épouvantesL'épouse instigatrice‖ et l'amant égorgeur,Dans mon ventre adultère‖ enfanter ton vengeur !
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a nouveau-né / aviné masculine, classiqueb clôtures / pures féminine, classiquec dormant / prudemment masculine, classiqued pierre / guerrière féminine, classiquee eux / dangereux masculine, classiquea fondrière / fuis / arrière féminine, classiquea poursuit / nuit masculine, classiquea démence / semence féminine, classiqueb chemin / demain masculine, classiquea s'arrête / bête féminine, classiquea gémissement / dormant masculine, classiquea blanche / l'avalanche féminine, classiquea noir / soir masculine, classiquea roche / proche féminine, classiquea tué / croirai / vois / vrai masculine, classiquea rouge / bouge féminine, classiqueb furieux / yeux masculine, classiquea porte / ressorte féminine, classiqueb abats / bras masculine, classiquec émonde / immonde féminine, classiqued ravin / vain masculine, classiquee rajuste / buste féminine, classiquef prompt / front masculine, classiqueg fâche / lâche féminine, classiqueh demi / endormi masculine, classiquei travaille / relevaille féminine, classiquej fardeaux / dos masculine, classiquek belette / squelette féminine, classiquel corbeau / tombeau masculine, classiquea doute / m'écoute féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquec vivantes / épouvantes féminine, classiqued égorgeur / vengeur masculine, classique
- Richesse
- écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources