Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pagode, 1866

Le Mystère du Lotus

Catulle Mendès· terza rima classique, alexandrins, 97 vers

Ta colère triomphe,‖ ô Kâla ! nul refuge.Bleue encor des poisons‖ de l’océan lacté,Ta sombre gorge avait‖ amassé le déluge.

Telle qu’un grand ravin‖ par Marût habité,Ta narine profonde‖ a soufflé la tourmenteSur l’incendie issu‖ de ton œil irrité.

Où sont les vastes cieux‖ et la terre charmante ?Hélas ! toute la vie‖ et toute la beautéGisent sous l’onde morne‖ où le vent se lamente.

Les vastes cieux, Indra,‖ que baignait la clartéDes étoiles, ont fui‖ dans la tempête noireComme un pavillon d’or‖ par la bise emporté.

Le Çwarga lumineux‖ aux escaliers d’ivoireN’est plus. Les seuils de jaspe‖ et les chars de cristalSont brisés. O vainqueur,‖ qu’as-tu fait de ta gloire !

Les Gandharwîs, orgueil‖ charmant du ciel natal,Ont cessé d’agiter‖ les nûpûras sonoresDe leurs pieds que dorait‖ la poudre de çantal.

Les Açwins éclatants‖ comme des météoresNe courbent plus au joug‖ de leur char constelléLes Vaches aux poils roux‖ qui portaient les Aurores ;

Et la terre, Prisni,‖ comme un bloc descellé,Avec ses pics hautains‖ et ses plaines fertiles,On ne sait où, dans l’ombre,‖ éperdue, a roulé,

Tandis que, hérissant‖ sa tête de reptileEt le pied sur les flancs‖ des dragons, le Dieu noirBrandissait le Çîras,‖ destructeur des sept Iles !

Maintenant l’arme auguste‖ a rempli son devoir.Au sein de l’Être unique,‖ étang de quiétude,Brahmâ s’est endormi,‖ voyant tomber le soir.

Répudiant l’orgueil‖ et la sollicitudeDe l’œuvre, il goûte, après‖ mille âges évolus,L’anéantissement‖ dans la béatitude.

L’universelle mer‖ précipite ses fluxTénébreux à travers‖ l’horreur universelle,Cherchant la grève absente‖ et l’île qui n’est plus.

Chaque lame en bramant‖ presse un flot qui harcèleUne vague tandis‖ que la vague poursuitUne autre lame en pleurs‖ qui vers un flot ruisselle ;

Et, sur la houle énorme‖ au lamentable bruit,Comme un vaste étendard‖ que la tempête arbore,Palpite l’épouvante‖ obscure de la nuit.

Oh ! que d’âges suivis‖ de tant d’âges encoreTraverseront l’effroi‖ du gouffre illimité,Sans souvenir de jour‖ et sans espoir d’aurore !

Hors du nombre, des lieux‖ et de la qualité,L’Être unique et total‖ s’est abîmé soi-mêmeDans l’informe infini‖ de sa propre entité.

Tel se concentre et gît‖ parmi la cendre blêmeLe Feu rassasié‖ des mystiques repas,Tel se recueille, oisif,‖ le Principe suprême.

Sous la forme du Temps,‖ il est ce qui n’est pas.Sa présence a son lieu‖ dans toutes les absencesEt son réveil latent‖ dort dans tous les trépas.

L’angoisse des espoirs‖ et des réminiscencesMeurt au fond du Tîrtha‖ sans rivage et stagnantFait du fleuve dompté‖ des tristes renaissances ;

Et chaque âge divin‖ se déroule, enchaînantA d’innombrables nuits‖ sa nuit démesurée,Sans vaincre ce repos‖ immense et permanent.

Mais enfin, du constant‖ effort de la durée,L’Amour est né. Bientôt,‖ mystérieux ferment,Sourdra la Force au sein‖ de l’être demeurée.

Par le Temps qui s’amasse‖ accrue infiniment,La Passion pénètre‖ en tout ce qui repose,Avec un convulsif‖ et chaud frémissement.

Tel se renforce Agni‖ du çoma qui l’arrose,Tel s’enfle, imbu d’amour,‖ le germe originel ;Le désir de l’effet‖ s’empare de la cause.

Sous des voiles chargés‖ d’influx passionnelEt pareils à la brume‖ où l’aurore va naître,Flotte un contour étrange‖ et vaguement charnel.

Palpitante, Mâyâ‖ s’efforce d’apparaître ;Le vide, d’une transe‖ ineffable agité,Voit s’accomplir l’hymen‖ de la Forme avec l’Être ;

Et dans son adorable‖ extériorité,Parmi l’effarement‖ des ombres, sur la faceDe l’abîme sans bord,‖ l’Esprit-Monde est porté !

O Pûrûçha ! la houle‖ incessante déplaceEt ramène ton lit‖ souple, formé des nœudsQue le Roi des serpents‖ enlace et désenlace !

Clairs et resplendissants‖ de métaux lumineux,Les mille chefs du grand‖ Çécha, comme une ombrelle,S’abaissent vers ton front‖ qui se reflète en eux !

Tu médites, auguste,‖ à travers la querelleDes noirs remous ! portant‖ les œuvres dans ton flanc,Tu sens frémir au loin‖ ta forme corporelle !

Et de ton pur nombril,‖ mystérieux étang,Le grand Lotus, berceau‖ des trois Mondes, s’élève,Doux comme le soleil‖ des jours d’automne, et blanc !

Il éclaire, il féconde,‖ ayant l’amour pour sève ;Il verse la candeur‖ et la limpiditéDe l’aube dans l’effroi‖ de la nuit qui s’achève ;

Et de sa léthargie‖ enfin ressuscité,Brahmâ, pistil géant‖ de ce calice énorme,Détend ses membres faits‖ de force et de bonté,

D’où se dérouleront‖ l’Étendue et la Forme !

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
32(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a refuge / déluge féminine, classiqueb lacté / habité masculine, classiqueb tourmente / charmante / lamente féminine, classiquec irrité / beauté masculine, classiquea clarté / emporté masculine, classiqueb noire / d’ivoire / gloire féminine, classiqueb cristal / natal / çantal masculine, classiqueb sonores / météores / Aurores féminine, classiqueb constellé / descellé / roulé masculine, classiqueb fertiles / reptile / Iles féminine, classiqueb noir / devoir / soir masculine, classiqueb quiétude / sollicitude / béatitude féminine, classiqueb évolus / flux / plus masculine, classiqueb universelle / harcèle / ruisselle féminine, non classiqueb poursuit / bruit / nuit masculine, classiqueb arbore / encore / d’aurore féminine, classiqueb illimité / qualité / entité masculine, non classiqueb soi-même / blême / suprême féminine, classiqueb repas / pas / trépas masculine, classiqueb absences / réminiscences / renaissances féminine, classiqueb stagnant / enchaînant masculine, classiqueb démesurée / durée / demeurée féminine, classiquec permanent / ferment masculine, classiquea infiniment / frémissement masculine, classiqueb repose / l’arrose / cause féminine, classiqueb originel / passionnel / charnel masculine, classiqueb naître / d’apparaître / l’Être féminine, classiqueb agité / extériorité / porté masculine, classiqueb face / déplace / désenlace féminine, classiqueb nœuds / lumineux / eux masculine, classiqueb ombrelle / querelle / corporelle féminine, classiqueb flanc / étang / blanc masculine, classiqueb s’élève / sève / s’achève féminine, classiqueb limpidité / ressuscité / bonté masculine, classiqueb énorme / Forme féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

97 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources