Œuvres posthumes, 1900‑1910· Avant la commune
La poésie
À vous la poésie comme l’onde aux fontaines.Le livre d’Hermann.
Silence ! entendez-vous‖ dans les gouffres profonds,Avec leur voix d’airain,‖ sonner les noirs clairons ?
La vision me prit‖ dans la grande ombre morne ;Et par delà les temps,‖ les cieux que rien ne borne,Nous allâmes tous deux.On voyait comme en rêve‖ errer d’étranges groupes ;Formes vagues, portant‖ des astres sur leurs croupes,Des astres dans leurs yeux.
Dans l’éther, on sentait‖ planer l’amour immense ;Une effluve suprême,‖ une âme, une puissance,Emplissait l’infini.C’était un souffle errant,‖ semblable au vent des plaines,Plein d’orages, d’éclairs,‖ de brûlantes haleines,Redoutable et béni.
Il grondait dans les flots,‖ dans les forêts profondes,Dans l’abîme des cœurs‖ et les gouffres des ondes,Appel mystérieux ;Il était voix, parfum,‖ amour, intelligence ;Il attirait les cœurs,‖ invincible puissance,Et les portait aux cieux.
Oh ! comme il était beau,‖ ce rayon des étoiles !Oh ! comme il était doux‖ et léger dans les voiles,Cet orage divin !Et les lueurs disaient‖ une hymne parfumée,Tandis qu’harmonieux,‖ dans la nue enflamméeMontait le chant sans fin.
Partout le ciel avait‖ des splendeurs inconnues,Une aurore nouvelle‖ éblouissait les nues,Les cieux disaient : planez !Envolez-vous ! disaient‖ les aigles aux colombes ;Venez, disait l’azur ;‖ venez, disaient les tombes,Et tout disait : aimez !
C’était sublime et beau‖ d’une beauté suprême,Comme si l’on eût vu‖ l’éblouissement mêmePasser au firmament.Et partout on sentait‖ une âme universelle,Portant esprits, parfums,‖ chants, azur sur son aile,Être sylphe et géant.
Ce souffle créateur,‖ c’était la poésie,La poésie, esprit,‖ amour, chant, ambroisie,Âme, souffle de feu,Qu’on sent, à travers l’ombre‖ et les flots gris du sable,Tantôt douce et charmante‖ et tantôt formidable,Apparaître en tout lieu ;
La poésie où vit‖ la feuille, où l’oiseau chante,Qui fuit dans le désert‖ sur la cavale ardenteVers l’horizon lointain ;Mêlée à l’aube, aux soirs,‖ aux tombes sous les herbes,Aux forêts, à la nuit,‖ aux ruines superbes,Aux lyres, à l’airain.
C’est elle qui jadis‖ se penchait rayonnanteSur les mâts de Colomb.‖ Son aile frémissanteDirige le destin.Du nid mystérieux‖ soudain elle se lèveEt le siècle sort flamme,‖ lumière ou glaive,De son manteau divin.
Ô poésie ardente,‖ ouragan dans les plaines,Clairon du gouffre que‖ les bouches surhumainesCherchent dans l’inconnu,Je te salue, auguste‖ et suprême puissanceFanal mystérieux,‖ qui brille, flamme immense,Quand le temps est venu.
Je te salue, assise‖ au-dessus des grands astres,De l’éternité sainte‖ étoilant les pilastres.Esprit éblouissant,C’est toi qui, sous le nom‖ de liberté, dans l’ombre,Guides l’humanité ;‖ c’est toi qu’austère et sombre,Vois le prophète ardent.
Et nous tous ici-bas,‖ lévites ou grands prêtresQui regardons passer‖ dans les branches des hêtresLes noirs frémissements,Soyons grands, soyons fiers,‖ nous qui sommes poètes ;C’est un sacre versé‖ dans l’ombre sur nos têtesUn sacre sur nos chants.
L’esprit se tut ; partout‖ s'éteignait la lumière,Et le vent froid des nuits‖ passait sur la bruyère.
Paris, janvier 1865.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2(aa) 12(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (52 de 12, 24 de 6)· profil 6, 6÷6
- Strophes
- 12 sizains, 2 distiques
- Mots à la rime
- a profonds / clairons masculine, classiquea morne / borne féminine, classiqueb deux / yeux masculine, classiquec groupes / croupes féminine, classiquea immense / puissance féminine, classiqueb l’infini / béni masculine, classiquec plaines / haleines féminine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb mystérieux / cieux masculine, classiquec intelligence / puissance féminine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb divin / fin masculine, classiquec parfumée / enflammée féminine, classiquea inconnues / nues féminine, classiqueb planez / aimez masculine, classiquec colombes / tombes féminine, classiquea suprême / même féminine, classiqueb firmament / géant masculine, classiquec universelle / aile féminine, classiquea poésie / ambroisie féminine, classiqueb feu / lieu masculine, classiquec sable / formidable féminine, classiquea chante / ardente féminine, classiqueb lointain / l’airain masculine, classiquec herbes / superbes féminine, classiquea rayonnante / frémissante féminine, classiqueb destin / divin masculine, classiquec lève / glaive féminine, classiquea plaines / surhumaines féminine, classiqueb l’inconnu / venu masculine, classiquec puissance / immense féminine, classiquea astres / pilastres féminine, classiqueb éblouissant / ardent masculine, classiquec l’ombre / sombre féminine, classiquea prêtres / hêtres féminine, classiqueb frémissements / chants masculine, classiquec poètes / têtes féminine, classiquea lumière / bruyère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres posthumes, Alfortville, Librairie internationaliste, 1900-1910· numérisation Bibliothèque numérique romande· Sources