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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres posthumes, 1900‑1910· Avant la commune

Le barde

Louise Michel· 13 sizains, alexandrins et hexasyllabes, 78 vers

Debout au pied d’un chêne‖ à l’ombre prophétique,Le barde était resté‖ dans la forêt antique,Interrogeant les nuits,Les ténèbres, la mort ;‖ perdu dans les mystères,Et voyant au lointain‖ s’enfuir vers d’autres terresDes phalanges d’esprits.

La nuit était obscure‖ et les ombres profondes ;Et pourtant il voyait‖ aux cieux errer les mondes,Tournoyer les soleils ;Et la clarté venir,‖ ouvrant de vastes èresÀ l’univers obscur ;‖ les grandes lumièresDescendre en flots vermeils !

Mirage éblouissant :‖ il vit au loin les mages,Éclairant, à travers‖ les ténèbres des âges,Les générations.« Teutatès, disait-il,‖ à quoi bon mon courage ?Et qui suis-je ? » L’Esprit‖ dit : « La voix qui présageLes révolutions ! »

Or, il ne savait pas,‖ la Gaule étant paisible,Que le soldat romain,‖ à l’épée invincible,Y placerait César ;Et ne comprenait point‖ que le gibet infâme,Dressé par les tyrans,‖ déifiait une âmeBien plus haut que le char.

Huit ans se sont passés,‖ et la voix des présages,Autour du noir cromlech’,‖ dans les souffles d’orages,S’éveille chaque nuit.César règne vainqueur‖ sur la Gaule conquise ;Mais d’être sa captive‖ indignée et surpriseLa Gaule le maudit.

Les échos des forêts,‖ les profondes ténèbres,La nuit, vont répétant‖ les paroles funèbresQue disent les Gaulois,Se souvenant du jour‖ où pâles d’épouvante,Les vieux Romains ont vu‖ leur stature géantePour la première fois.

Et le barde, debout,‖ sous l’arbre fatidique,Parlait, et de sa bouche‖ austère et prophétiqueSortaient des mots de feu.Car il n’était plus seul‖ sous le chêne magique ;Les Gaulois écoutant‖ sa parole énergiqueCroyaient ouïr leur Dieu.

« Pourquoi craindre la mort‖ quand nous sommes esclaves ?Disait-il ; mourir, c’est,‖ affranchi des entraves,Aborder l’infini.Ce n’est pas le Romain‖ dont le glaive moissonne,C’est le destin qui frappe‖ et c’est l’heure qui sonneQuand l’exil est fini.

« Si parmi nos guerriers‖ Hésus ne peut descendre,Qu’à César effrayé‖ ne restent plus que cendreEt que débris fumants.Qu’il dise : « Je n’ai pu,‖ même chargés de chaînes,« Asservir les Gaulois.‖ » Et tous, sous les grands chênes,Répétaient ses serments.

Et pourtant, les Romains‖ restèrent dans la Gaule,Mais Romains ou Gaulois,‖ le nom n’est qu’un symbole,Tous les peuples sont un.Ce qui fait les combats,‖ ce qui fait les frontières,C’est l’abus de la force‖ et le peu de lumières,L’égoïsme importun.

Par le glaive romain,‖ au pied même des chênes,Le barde fut frappé ;‖ tout le sang de ses veinesBondit en flots pressés.Il mourut ; le destin‖ et la voix des présages,Autour du noir cromlech,‖ dans les souffles d’orages,S’étaient-ils donc trompés ?

Non, toujours ceux qui sont‖ morts en disant : Patrie !Que le peuple le sache,‖ ou bien qu’il les oublie,Ont leurs destins marqués.Les uns sont éclaireurs‖ et les autres victimes.Tous viennent à leur heure,‖ effrayants ou sublimes,Vivants ou trépassés.

Il est donc revenu‖ dans les jours de tempêtes ;Semblable aux épis mûrs‖ dont s’inclinent les têtes,La foule en a frémi.Il est venu, laissant‖ du sommet des falaises,De la cime des monts,‖ tomber des MarseillaisesSur le monde endormi.

Paris, juillet 1867.

Versification

Forme
13 sizains (sizains)
Rimes
12(aabccb) 1(aabaab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (52 de 12, 26 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
13 sizains
Mots à la rime
a prophétique / antique féminine, classiqueb nuits / d’esprits masculine, classiquec mystères / terres féminine, classiquea profondes / mondes féminine, classiqueb soleils / vermeils masculine, classiquec ères / lumières féminine, classiquea mages / âges féminine, classiqueb générations / révolutions masculine, classiquec courage / présage féminine, classiquea paisible / invincible féminine, classiqueb César / char masculine, classiquec infâme / âme féminine, classiquea présages / d’orages féminine, classiqueb nuit / maudit masculine, classiquec conquise / surprise féminine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb Gaulois / fois masculine, classiquec d’épouvante / géante féminine, classiquea fatidique / prophétique féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquec magique / énergique féminine, classiquea esclaves / entraves féminine, classiqueb l’infini / fini masculine, classiquec moissonne / sonne féminine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb fumants / serments masculine, classiquec chaînes / chênes féminine, classiquea Gaule / symbole féminine, classiqueb un / importun masculine, équivalentec frontières / lumières féminine, classiquea chênes / veines féminine, classiqueb pressés / trompés masculine, classiquea Patrie / oublie féminine, classiqueb marqués / trépassés masculine, classiquec victimes / sublimes féminine, classiquea tempêtes / têtes féminine, classiqueb frémi / endormi masculine, classiquec falaises / Marseillaises féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

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78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres posthumes, Alfortville, Librairie internationaliste, 1900-1910· numérisation Bibliothèque numérique romande· Sources