Œuvres, 1890· Poésie
Florimond
Les tueurs de dragons‖ et les rois chevaliersDont le pennon de pourpre‖ est brodé d’une guivreHeurtèrent tout le jour‖ avec de lourds béliersLe rempart de sardoine‖ et la porte de cuivre.
Ils se pressaient devant‖ la magique prisonOù leur frère asservi‖ s’enivre d’amours vaines.Les chars guerriers lâchés‖ sur le calme gazonFauchaient au loin les fleurs‖ de sauge et de verveines.
Les durs soldats campés‖ dans les champs saccagésMeurtrissaient pesamment‖ l’herbe surnaturelle :Les hérauts effrayaient‖ de leurs cris étrangersLes fabuleux oiseaux‖ qui gardaient la tourelle.
Et des cavaliers dans‖ l’occident enflammé,Secouant les crins d’or‖ des casques héroïques,Semblaient en élevant‖ au ciel leur bras arméAttiser le soir rouge‖ avec leurs longues piques.
Des troupeaux de lions‖ et des griffons domptésLeur faisaient une horrible‖ et fastueuse escorte.Des tigres bondissaient‖ sous leurs fouets enchantés,Et des lionnes se‖ ruèrent sur la porte.
Maintenant les guerriers‖ anxieux et les rois,Las d’assaillir en vain‖ des pierres merveilleuses,Du haut de la colline‖ appellent par trois foisLe prince prisonnier‖ des fleurs victorieuses.
« Nous sommes, disent-ils,‖ tes frères oubliés,Ceux que ta voix, pareille‖ au clairon des archanges,Guidait jadis, par les‖ landes et les halliers,Vers la moisson guerrière‖ et les rouges vendanges.
« Souvent, quand tu chantais‖ tes puissantes chansons,Nous vîmes dans le ciel‖ de la nuit froide et noireAu loin resplendir l’or‖ fabuleux des toisons,Et nous sentions dans l’air‖ une odeur de victoire.
« C’est toi qui nous menais‖ délivrer des cités ;Et debout sur ton char‖ constellé d’améthystes,Tu nous montrais les grands‖ pays épouvantésPar les sphinx accroupis‖ sur les collines tristes.
« Et pourtant te voici‖ prisonnier ! Et tes mains,Tes folles mains, laissant‖ tomber l’épée ancienne,Effeuillent des glaïeuls‖ frêles et des jasminsDans les cheveux épars‖ de la magicienne.
« O frère, nous venions‖ rompre l’enchantement,Te sauver des jardins‖ et des honteuses roses,Mais nous sommes vaincus‖ mystérieusement ;Toi seul, tu peux ouvrir‖ les belles portes closes.
« Prince, prince captif‖ dans les vergers impurs,Prince qui dors auprès‖ des fontaines fleuries,N’entends-tu pas devant‖ tes tours, devant tes murs,La royale rumeur‖ de nos cavaleries ?
« Souviens-toi des chemins‖ rudes que nous foulionsJoyeusement au bruit‖ des conques éclatantes,Et de nos camps sacrés‖ veillés par des lions,Et des sommeils virils‖ sous les loyales tentes.
« Viens ! le vent de la plaine‖ et l’embrun de la merOnt de meilleurs parfums‖ que les fleurs des parterres.Viens ! tu respireras‖ encor le charme amerDes farouches forêts‖ et des grèves austères.
« Évade-toi ! Secoue,‖ en franchissant le seuil,Tous tes désirs ainsi‖ qu’une infâme poussière,Et chasse de ton cœur,‖ jadis riche d’orgueil,L’inavouable amour‖ de la Reine sorcière. »
Ils disent ; dans le soir,‖ de sauvages senteursMontent des bois et des‖ campagnes endormies,Et vers les hauts remparts‖ les rois libérateursTendent leurs étendards‖ et leurs armes amies.
Mais voici que, penché‖ sur les balcons en fleurs,D’un geste de ses mains‖ indulgentes et lasses,Le doux captif épris‖ de divines douleursÉcarte ces guerriers‖ des paisibles terrasses :
« Hommes, pourquoi ce bruit‖ d’armes et de buccins ?Ma féerique prison‖ est à jamais fermée ;Je ne veux plus vers les‖ chemins libres et sainsOuvrir le lourd vantail‖ de la porte charmée.
« Car un sombre bonheur‖ me retient en exil ;Frères, l’amour surgi‖ dans mon âme dormante,Ce n’est pas le désir‖ joyeux et puérilD’ensoleiller mes doigts‖ à des cheveux d’amante.
« Je ne suis point pareil‖ au faune maraudeurQui ravit en chantant‖ les dryades frivoles,Et ce que j’aime, hélas !‖ ce n’est pas la splendeurDes bras blancs, ni le rire‖ ardent des lèvres folles.
« Une soif de souffrance‖ et de renoncementSeule m’a fait chercher‖ la mauvaise amoureuse,Vers qui mon âme épanche‖ intarissablementComme une eau triste sa‖ tendresse douloureuse.
« Autrefois, ô guerriers,‖ une étrange langueurMe glaçait au soleil‖ des heureuses mêlées ;Un dégoût surhumain‖ se levait en mon cœur,Et je pleurais d’ennui‖ dans les villes brûlées.
« Et peut-être au matin‖ des triomphes haineuxRêvais-je seulement‖ de mort expiatoire ;J’étais l’aventurier‖ morose et dédaigneuxQui méprise la guerre‖ à cause de la gloire.
« Voici que j’ai trouvé‖ l’atroce paradisOù des poisons sacrés‖ corrompent les fontaines,Et celle qui me garde‖ en ces jardins mauditsSait bien me déchirer‖ avec ses mains hautaines.
« Elle a pris à mon bras,‖ par un charme blessé,L’anneau de fer forgé‖ par les nains, et, rieuse,Elle a jeté dans l’herbe‖ immonde du fosséL’étendard imprégné‖ de brise glorieuse.
« J’aime mystiquement‖ ses jeunes cruautés,J’aime ses mains souillant‖ ma pourpre solennelle ;Agenouillé parmi‖ les lys ensanglantés,Je sens mon cœur princier‖ s’anéantir en elle.
« Et je connais ma honte‖ immense, et j’y consens.Vous n’aviez pas besoin‖ d’assaillir les muraillesEt d’éveiller les fleurs‖ par vos appels puissants,Je me souviens assez‖ des antiques batailles.
« Mais nul renom de roi‖ conquérant et de preuxNe vaut l’orgueil amer‖ des secrètes tortures !L’amour seul peut remplir‖ mon grand cœur ténébreux,Divinement élu‖ pour les douleurs obscures. »
Tel le captif, parmi‖ les roses des balcons,Parle aux guerriers. L’armée‖ invincible recule.Les casques d’or‖ cimes d’aigles et de fauconsS’éloignent. Des hérauts,‖ dans le fier crépuscule,
Proclament le départ‖ vers des combats nouveaux,Et le prince enfermé‖ dans son palais de rêveRegarde au loin, parmi‖ les furieux chevaux,S’enfuir le char désert‖ où se rouille son glaive.
Octobre 1889
Versification
- Forme
- 30 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 30(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 30 quatrains
- Mots à la rime
- a chevaliers / béliers masculine, classiqueb guivre / cuivre féminine, classiquea prison / gazon masculine, classiqueb vaines / verveines féminine, classiquea saccagés / étrangers masculine, classiqueb surnaturelle / tourelle féminine, classiquea enflammé / armé masculine, classiqueb héroïques / piques féminine, classiquea domptés / enchantés masculine, classiqueb escorte / porte féminine, classiquea rois / fois masculine, classiqueb merveilleuses / victorieuses féminine, classiquea oubliés / halliers masculine, classiqueb archanges / vendanges féminine, classiquea chansons / toisons masculine, classiqueb noire / victoire féminine, classiquea cités / épouvantés masculine, classiqueb d’améthystes / tristes féminine, classiquea mains / jasmins masculine, classiqueb ancienne / magicienne féminine, classiquea l’enchantement / mystérieusement masculine, classiqueb roses / closes féminine, classiquea impurs / murs masculine, classiqueb fleuries / cavaleries féminine, classiquea foulions / lions masculine, classiqueb éclatantes / tentes féminine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb parterres / austères féminine, classiquea seuil / d’orgueil masculine, classiqueb poussière / sorcière féminine, classiquea senteurs / libérateurs masculine, classiqueb endormies / amies féminine, classiquea fleurs / douleurs masculine, classiqueb lasses / terrasses féminine, classiquea buccins / sains masculine, classiqueb fermée / charmée féminine, classiquea exil / puéril masculine, classiqueb dormante / d’amante féminine, classiquea maraudeur / splendeur masculine, classiqueb frivoles / folles féminine, classiquea renoncement / intarissablement masculine, classiqueb amoureuse / douloureuse féminine, classiquea langueur / cœur masculine, classiqueb mêlées / brûlées féminine, classiquea haineux / dédaigneux masculine, classiqueb expiatoire / gloire féminine, classiquea paradis / maudits masculine, classiqueb fontaines / hautaines féminine, classiquea blessé / fossé masculine, classiqueb rieuse / glorieuse féminine, classiquea cruautés / ensanglantés masculine, classiqueb solennelle / elle féminine, classiquea consens / puissants masculine, classiqueb murailles / batailles féminine, classiquea preux / ténébreux masculine, classiqueb tortures / obscures féminine, classiquea balcons / faucons masculine, classiqueb recule / crépuscule féminine, classiquea nouveaux / chevaux masculine, classiqueb rêve / glaive féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, édition Lemerre, 1890· numérisation poesies.net· Sources