Œuvres, 1890· Poésie
L’Étrangère
En son manteau d’argent‖ tissé par les prêtresses,La vierge s’en allait‖ vers les jeunes cités,Et la nuit l’effleurait‖ de mystiques caresses,Et le vent lui parlait‖ de longues voluptés.
Or, c’était en un siècle‖ où les rois faisaient taireLes joueurs de syrinx‖ épars dans le printemps ;Les sages enseignaient‖ aux peuples de la terreL’horreur des jeunes dieux‖ et des lys éclatants.
Mais tandis que là-bas‖ se levait sur les villesLa mauvaise lueur‖ des temples embrasés,La vierge allait cherchant,‖ parmi les races viles,Le fabuleux amant‖ digne de ses baisers.
Elle apparut un soir,‖ blanche et mystérieuse,Dans le mois où la faux‖ couche les blés épais ;Et de très loin, vers la‖ foule laborieuse,Tendit ses douces mains‖ comme des fleurs de paix.
Elle gardait dans ses‖ cheveux et dans ses voilesUn long parfum de gloire‖ et de divinité,Et, pour avoir dormi‖ sous de saintes étoiles,Son corps entier était‖ pénétré de clarté.
Elle vient et déjà‖ de merveilleux murmuresOnt réveillé‖ comme autrefois les bois ombreux :Appels de chèvrepieds‖ gorgés de grappes mûres,Près des nymphes riant‖ dans les fleuves heureux.
Des voix ont dit des noms‖ oubliés de guerrières,D’ineffables syrinx‖ soupirent dans les airs,Le vent porte des bruits‖ antiques de prières,Une ombre olympienne‖ emplit les cieux déserts.
Et la vierge, attendant‖ de glorieux éphèbes,S’offre splendide et nue‖ aux baisers triomphaux.Alors les chefs et les‖ vieillards gardiens des glèbesLa repoussent avec‖ des bâtons et des faux.
« Va-t’en ! Nous avons peur‖ de tes yeux pleins d’aurore,Tu nous ramènerais‖ les vieux songes pervers.Par toi nous rêverions‖ et nous verrions encoreDes ténèbres d’amour‖ obscurcir l’univers. »
Et les femmes quittant‖ les prés et la fontaine,Laissant les clairs fuseaux‖ et les vases de miel,Poursuivent en hurlant‖ l’étrangère hautaineQui souille le pays‖ d’une senteur de ciel.
Des clameurs de combat‖ sonnent dans les vallées,Les bois sont secoués‖ de tragiques frissons,Et, comme aux rouges soirs‖ des anciennes mêlées,Les filles aux bras forts‖ courent dans les moissons.
Victoire ! Maintenant‖ une prostituéeQui regarde le ciel‖ avec des yeux méchantsTraîne le corps sacré‖ de la vierge tuée ;Le sang surnaturel‖ trouble les lys des champs.
La nuit descend ; les cieux‖ fleuris d’étoiles clairesResplendissent comme un‖ jardin prodigieux.Les filles au cœur froid‖ ont senti leurs colèresGrandir sous le baiser‖ du soir religieux.
Leur fureur se ravive‖ à l’odeur des fleurs douces,A la bonne rameur‖ de la plaine et des flots.Farouches, dénouant‖ leurs chevelures rousses,Elles poussent du pied‖ l’étrangère aux yeux clos.
Joyeuses d’insulter‖ des neiges lumineuses,Elles mordent sa gorge‖ avec férocité ;On voit briller au fond‖ des prunelles haineusesL’orgueil mystérieux‖ de souiller la beauté.
Et toutes, emplissant‖ de sables et d’orduresLa bouche qui savait‖ les mots mélodieux,Sur la divine morte‖ avec leurs mains impuresSe vengent de l’amour,‖ des rêves et des dieux.
Août 1888
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a prêtresses / caresses féminine, classiqueb cités / voluptés masculine, classiquea taire / terre féminine, classiqueb printemps / éclatants masculine, classiquea villes / viles féminine, classiqueb embrasés / baisers masculine, classiquea mystérieuse / laborieuse féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb divinité / clarté masculine, classiquea murmures / mûres féminine, classiqueb ombreux / heureux masculine, classiquea guerrières / prières féminine, classiqueb airs / déserts masculine, classiquea éphèbes / glèbes féminine, classiqueb triomphaux / faux masculine, classiquea d’aurore / encore féminine, classiqueb pervers / l’univers masculine, classiquea fontaine / hautaine féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea vallées / mêlées féminine, classiqueb frissons / moissons masculine, classiquea prostituée / tuée féminine, classiqueb méchants / champs masculine, classiquea claires / colères féminine, classiqueb prodigieux / religieux masculine, classiquea douces / rousses féminine, classiqueb flots / clos masculine, classiquea lumineuses / haineuses féminine, classiqueb férocité / beauté masculine, classiquea d’ordures / impures féminine, classiqueb mélodieux / dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, édition Lemerre, 1890· numérisation poesies.net· Sources