Poésies, 1801‑1815· Poésies légères
Épitre à mon dernier écu
Reste de mon léger trésor,O toi, ma dernière ressource !Toi qui du moins peuples encorLa solitude de ma bourse,Écu modeste ! il faut partir.De ce départ mou cœur murmure ;Pourtant la nécessité dureMe commande d'y consentir.Je te regretterai sans cesse ;Je l'avoûrai de bonne foi :Ami fidèle, auprès de moiA peu près seul de ton espèce,Depuis longtemps j'avais sur toiRéuni toute ma tendresse.Pauvre écu ! quel sera ton sort ?Iras-tu courir par la ville ?Ou languir dans le coffre-fortD'un vieux Crésus à l'âme vile ?En un seul jour te verra-t-onPasser d'une course rapideDu pauvre à l'opulent avide,Ou de l'honnête homme au fripon ?O destin qui pour toi m'effraie !Devrais-tu, partout dédaigné,Aller, invalide et rogné,Finir les jours à la Monnaie ?Ou bien, de ce riche nouveauHabitant les énormes caisses,Te perdre, mince filet d'eau,Dans l'océan de ses richesses ?Que d'écueils s'offrent devant toi !Pour tes mœurs je tremble d'avanceTu rempliras plus d'un emploiBien à charge à ta conscience.Sans honte dis la vérité,Ouvriras-tu chaque semaineLe temple si peu respectéDe Thalie et de MelpomèneA ce petit-maître affecté,Fat par penchant, sot par nature,Qui, parlant ab hoc et ab hac,Juge de la littérature.Comme d'un jabot ou d'un frac ?Paîras-tu le lourd libellisteQui de maint ouvrage en créditGrossit effrontément sa liste,Et dîne du mal qu'il a dit ?T'étalant avec impudence,Viendras-tu siéger sans remordSur ces tapis maudits du sort,Dont la couleur est l'espérance,Et dont les effets sont la mort ?Encor si par toi l'opulenceAvec mystère secouraitLa noble et timide indigence !Cette image du moins pourraitMe consoler de ton absence…Vœux inutiles ! vain regret !…On parle tant de bienfaisanceQu'on en dispense du bienfait.Tu connaîtras notre faiblesse,Et nos vices et nos travers,Et tu sauras que ton espèceGouverne tout dans l'univers :Tu sauras comment l'égoïste,Isolé dans son froid bonheur,Vit et meurt, solitaire et triste,Sans se douter qu'il eut un cœur ;Comment la richesse inhumaineInsulte au mérite indigent,Et comment ce siècle d'argentAu siècle de fer nous ramène.Mais déjà tu fuis loin de moi ;J'entends sonner l'heure funeste…Adieu, cher écu ! Souviens-toiDu meilleur ami qui te'reste.Si tu reviens un jour logerDans mon asile poétique,Je te promets de rédigerTon voyage philosophique.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 12[abab] 4[abba] 1[abbaba] 1[ababa] 1[abbab]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a trésor / encor masculine, classiqueb ressource / bourse féminine, classiquec partir / consentir masculine, classiqued murmure / dure féminine, classiquee cesse / espèce / tendresse féminine, classiquef foi / moi / toi masculine, classiqueg sort / coffre-fort masculine, classiqueh ville / vile féminine, classiquei verra-t-on / fripon masculine, classiquej rapide / avide féminine, classiquek m'effraie / Monnaie féminine, classiquel dédaigné / rogné masculine, classiquem nouveau / d'eau masculine, classiquen caisses / richesses féminine, classiqueo toi / emploi masculine, classiquep d'avance / conscience féminine, classiqueq vérité / respecté / affecté masculine, classiquer semaine / Melpomène féminine, classiques nature / littérature féminine, classiquet hac / frac masculine, classiqueu libelliste / liste féminine, classiquev crédit / dit masculine, classiquew impudence / l'espérance féminine, classiquex remord / sort / mort masculine, classiquey l'opulence / indigence féminine, classiquez secourait / pourrait masculine, classiquea absence / bienfaisance féminine, classiqueb regret / bienfait masculine, classiquec faiblesse / espèce féminine, classiqued travers / l'univers masculine, classiquee l'égoïste / triste féminine, classiquef bonheur / cœur masculine, classiqueg inhumaine / ramène féminine, classiqueh indigent / d'argent masculine, classiquei moi / Souviens-toi masculine, classiquej funeste / te'reste féminine, classiquek loger / rédiger masculine, classiquel poétique / philosophique féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources