Poésies, 1801‑1815· Poésies légères
Dialogue entre la rime et la raison
Quel heureux sort, ma sœur,‖ aujourd'hui nous rassemble ?On nous rencontre, hélas !‖ si rarement ensemble !Dans nos communs destins‖ quel fatal changement !N'occupant autrefois‖ qu'un même logement,Chez Racine et Boileau‖ nous vivions d'ordinaire ;Nous ne nous quittions pas :‖ maintenant, au contraire .Ce n'est que le hasard‖ qui nous peut réunir.
J'ai tant à faire, aussi !‖ je n'y saurais tenir.A toute heure, en tous lieux,‖ on m'assiége, on m'obsède ;Aux importunités‖ il faut bien que je cède ;Enfin, petits et grands,‖ chacun court après moi.Non, je ne puis, ma sœur,‖ suffire à mon emploi.Visiter tous les sots !‖ la fatigue est trop grande.Tant bien que mal pourtant‖ il faut que je me rendeChez nos auteurs du jour,‖ chez mille beaux espritsFaisant couplets, quatrains,‖ et bouquets à Chloris,Petits vers anodins,‖ madrigaux à la glace…Ma foi, sans vanité,‖ j'y tiens fort bien ma place.
Régnez chez ces auteurs :‖ ah ! je vous le permets ;Vous avez le champ libre,‖ on ne m'y voit jamais.
Vos beaux discours chez eux‖ ne feraient pas fortune ;Peut-être pourriez-vous‖ leur paraître importune.J'y suis, c'est bien assez ;‖ et moi-même, entre nous,Je ne suis pas toujours‖ exacte au rendez-vous.Mais, ma sœur, à présent que faites-vous ?
Pourquoi me quittez-vous ?‖ Le ciel vous a punie.
C'est votre faute, hélas !‖ Du matin jusqu'au soir,Lorsque je disais blanc,‖ vous me répondiez noir ;A chaque instant c'étaient‖ nouvelles brouilleries.Un beau jour, lasse enfin‖ de vos tracasseries,Je partis, m'exposant‖ aux injures des sots :Peut-on jamais trop cher‖ acheter le repos !Vous courûtes le monde‖ en franche aventurière ;Moi, pour vous imiter‖ je me sentis trop fière :Vous avez fait fortune‖ avec quelques appas :Mais pour moi, je fus sage,‖ et ne réussis pas.
On vous boude partout,‖ je fais partout merveilles ;Avec un double son‖ je frappe les oreilles,Et l'on dit que l'oreille‖ est le chemin du cœur.On vous connaît si peu,‖ que j'en ai vu, ma sœur,Qui me prenaient pour vous ;‖ jugez de la méprise !Vous plaisez peu sans moi.
Un peu plus de justice‖ et point tant de mépris,Chère sœur ; comme vous‖ on peut avoir son prix.Repassons nos défauts,‖ jugeons-nous l'une et l'autre :Vous me direz mon fait,‖ je vous dirai le vôtre.
Parlez, je vous écoute‖ en un calme profond.
C'est vous qui commencez,‖ je ne vais qu'en second ;C’est l’usage.
Eh bien donc, il faut vous satisfaire.Je parle sans aigreur,‖ écoutez sans colère :Dans les petits propos‖ vous êtes assez bien,Mais un peu monotone‖ en un grave entretien.On dit aussi (peut-être‖ a-t-on voulu médire)Que trop souvent, ma sœur,‖ vous parlez sans rien dire.Vous exprimez à peine‖ en vingt mots superflusCe que, moi, je dirais‖ en quatre tout au plus ;Et votre double son,‖ dans sa chute pareille,Revient incessamment‖ tyranniser l'oreille ;Ainsi du balancier‖ le bruit assoupissantA mouvements égaux‖ frappe l'air gémissant.Chacun du premier mot‖ prévoit votre pensée ;On termine aisément‖ la phrase commencée ;Et cette phrase enfin,‖ dût-elle me braver,Une fois entamée,‖ il faut bien l'achever ;Il faut absolument,‖ pour la rendre complète,Placer à tout hasard‖ votre folle épithète.Vous faites bien du mal‖ et sans vous en douter.
Avez-vous dit, ma sœur ?‖ voulez-vous m'écouter ?Vous avez l'air sévère,‖ et même un peu farouche :Ce n'est que pour gronder‖ que vous ouvrez la bouche.Vous parlez sèchement,‖ avec austérité,Et ce n'est point ainsi‖ que plaît la vérité.Vous êtes prude au moins :‖ ce ton philosophiqueEst fort beau, mais peut-être‖ un peu soporifique.Lorsqu'elle fait bâiller,‖ la raison même a tort :Que servent vos sermons ?‖ Entend-on quand on dort ?N'est-il que des pavots‖ à cueillir sur vos traces ?Un vieux sage l'a dit :‖ sacrifiez aux Grâces.
Vos utiles conseils,‖ ma sœur, seront suivis.
Moi, je veux profiter‖ un jour de vos avis,Et ma reconnaissance…
[Après un silence.)
Malgré tous vos défauts,‖ il faut que j'en convienne,Je vous aimais pourtant‖ comme une tendre sœur.
Ah je vous chérissais‖ aussi de tout mon cœur.
Souvent je vous ai vue,‖ avec art balancée,Dans les bornes du vers‖ resserrer ma pensée,Et dans le souvenir‖ imprimer mes discours.
Votre discernement‖ m'était d'un grand secours.
Par vous mon moindre mot,‖ prenant quelque importance,Passait de bouche en bouche,‖ et devenait sentence.
Graces a la vigueur‖ que chacun vous connaît,On souffrait ma faiblesse,‖ et l'on me pardonnait.
M'en croirez-vous, ma sœur ?‖ oublions des vétilles.Le trouble fit toujours‖ le malheur des familles :Sans la bonne union‖ point de prospérité.
Si nous rétablissions‖ notre communauté ?Si nous faisions dresser‖ contrat en bonne forme ?…
Votre avis est fort sage :‖ aussi je m'y conforme.
Eh bien ! suivez-moi donc,‖ ma sœur : sans plus tarder,Allons chercher quelqu'un‖ qui nous puisse accorder.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 50((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a rassemble / ensemble féminine, classiqueb changement / logement masculine, classiquec d'ordinaire / contraire féminine, classiqued réunir / tenir masculine, classiqueb m'obsède / cède féminine, classiquec moi / emploi masculine, classiqued grande / rende féminine, classiquee esprits / Chloris masculine, classiquef glace / place féminine, classiquea permets / jamais masculine, classiquea fortune / importune féminine, classiqueb nous / rendez-vous masculine, classiquea vous / J’ennuie / punie féminine, classiquea soir / noir masculine, classiqueb brouilleries / tracasseries féminine, classiquec sots / repos masculine, classiqued aventurière / fière féminine, classiquee appas / pas masculine, classiquea merveilles / oreilles féminine, classiqueb cœur / sœur masculine, classiquec méprise / moi féminine, classiquea mépris / prix masculine, classiqueb l'autre / vôtre féminine, classiquea profond / second masculine, classiquea l’usage / satisfaire / colère féminine, classiqueb bien / entretien masculine, classiquec médire / dire féminine, classiqued superflus / plus masculine, classiquee pareille / l'oreille féminine, classiquef assoupissant / gémissant masculine, classiqueg pensée / commencée féminine, classiqueh braver / l'achever masculine, classiquei complète / épithète féminine, classiquej douter / m'écouter masculine, classiqueb farouche / bouche féminine, classiquec austérité / vérité masculine, classiqued philosophique / soporifique féminine, classiquee tort / dort masculine, classiquef traces / Grâces féminine, classiquea suivis / avis masculine, classiquea reconnaissance / mienne / convienne féminine, classiqueb sœur / cœur masculine, classiquea balancée / pensée féminine, classiqueb discours / secours masculine, classiquea importance / sentence féminine, classiquea connaît / pardonnait masculine, classiquea vétilles / familles féminine, classiqueb prospérité / communauté masculine, classiqueb forme / conforme féminine, classiquea tarder / accorder masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources