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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1801‑1815· Poëmes

L’indépendance de l’homme de lettres

Pièce qui a remporté le prix de l’Académie française, en 18O6

Charles Millevoye· 7 distiquess, alexandrins, 110 vers

La noble indépendance‖ est l'âme des talents ;Rien ne peut du génie‖ enchaîner les élans :Ce n'est point pour ramper‖ qu'il a reçu des ailes.Le sage, en ses écrits‖ au vrai toujours fidèles,A des succès honteux‖ n'immole point ses mœurs.Éloigné des partis‖ et sourd à leurs clameurs,D'un tardif repentir‖ s'épargnant l'amertume,Il ne vendit jamais‖ ni son cœur, ni sa plume.On ne le verra point,‖ au prix de ses vertus,Acheter les faveurs‖ du stupide Plutus,User son avenir‖ en des cercles frivoles,Et d'un monde profane‖ encenser les idoles.Le front ceint des lauriers‖ qu'il venait de cueillir,Despréaux dans Auteuil‖ allait se recueillir ;Au fond de ses berceaux,‖ assis près de Molière,Il confiait ses chants‖ à l'ombre hospitalière ;Et, d'un éclat menteur‖ trop longtemps éblouis,Ses yeux se reposaient‖ du faste de Louis.Rousseau, riche d'une âme‖ indépendante et fière,Transfuge des châteaux,‖ revoie à sa chaumière :Les honneurs, les trésors‖ en vain lui sont offerts ;Pour lui des fers brillants‖ n'en sont pas moins des fers.De l'orgueilleux bienfait‖ il repousse l'outrage ;Il fuit enveloppé‖ de sa vertu sauvage,Et porte au sein des bois,‖ sur la cime des monts,Sa longue rêverie‖ et ses pensers profonds.

Trop heureux l'écrivain‖ qui, dans la solitude,Amasse lentement‖ les trésors de l'étude ;Qui, préparant de loin‖ ses destins éclatants,Épure ses travaux‖ dans le creuset du temps !Comme il dédaigne alors‖ tant de vils adversaires,Tant de combats grossiers,‖ pugilats littéraires,Tant de rivaux jaloux‖ qui, pour mieux le flétrir,Du mépris qu'on fait d'eux‖ cherchent à le couvrir !Descartes, que noircit‖ l'impure calomnie,Dans les champs du Batave‖ exile son génie,Recommande sa gloire‖ à la postérité,Et sur des bords lointains‖ poursuit la vérité.

C'est ainsi que le sage‖ en lui se réfugie.Son adversité même‖ accroît son énergie.Athlète infatigable,‖ au jour de la douleur,Il soutient sans fléchir‖ la lutte du malheur,Il l'affronte, et, de près‖ l'observant sans le craindre,Semble lui demander‖ des couleurs pour le peindre.Sur son vaisseau brisé,‖ tel Vernet sans pâlirÉtudiait le flot‖ prêta l'ensevelir.

C'est peu que l'écrivain,‖ armé de ses ouvrages,Des destins ennemis‖ affronte les outrages ;C'est peu que sa vertu‖ brave l'adversité,Elle résiste encore‖ à la prospérité.Libre au palais des rois,‖ sans hauteur, sans bassesse,Parfois il se soumet,‖ jamais il ne s'abaisse.D'un généreux transport‖ son grand cœur animé,Quel que soit l'oppresseur,‖ protége l'opprimé ;Et, demeurant fidèle‖ au parti qu'il embrasse,Partage noblement‖ une noble disgrâce.Quand Fouquet de Louis‖ eut perdu la faveur,La Fontaine resta‖ l'ami de son malheur.D'un cœur naïf et pur‖ déployant l'énergie,Il fit sur son destin‖ soupirer l'Élégie ;Et, laissant les flatteurs‖ à leur vulgaire effroi,Il chanta son ami,‖ même devant son roi.Dévoûment vertueux !‖ témérité sublime !Tel est du vrai talent‖ l'abandon magnanime.La tyrannie en vain‖ prétend l'anéantir ;En vain de son exil‖ l'arrêt va retentir :Il n'est point de déserts,‖ point d'exil pour le sage.Ces sables dévorants,‖ ces plaines sans ombrage,Ces antres, ces rochers,‖ n'ont pour lui rien d'affreux ;Seul, errant et proscrit,‖ il n'est point malheureux :L'étude, objet constant‖ de son idolâtrie,Au bout de l'univers‖ lui fonde une patrie.

Mais pour l'ensevelir‖ les cachots sont ouverts ;Il y descend, courbé‖ sous le poids de ses fers.Calme, il répète encore‖ à l'oppresseur qu'il brave :« Je ne suis qu'enchaîné,‖ je ne suis point esclave. »Au fond de sa pensée‖ il a déjà UniLa page vigoureuse‖ où le crime est puni.Sa prison désormais‖ n'est plus qu'une retraite ;Si le ciel l'a doté‖ des talents du poète,Il chante, et sur ce mur,‖ son muet confident,Il trace avec sa chaîne‖ un vers indépendant.

Qu'un servile mortel‖ à plaisir s'humilie ;Qu'au parti du vainqueur‖ son effroi se rallie ;De vingt maîtres divers‖ adulateur banal,Que pour oser penser‖ il attende un signal :Le sage en tous les temps‖ garde son caractère :Tyrans ! il vous poursuit‖ de sa franchise austère ;Et, libre sous le poids‖ de votre autorité,En présence du glaive‖ il dit la vérité.Cicéron, qu'un despote‖ honore de sa haine,Va rejoindre au tombeau‖ la liberté romaine.Démosthène, épuisant‖ la coupe de la mort,De son dernier sommeil‖ tranquillement s'endort.L'homme obscur peut frémir ;‖ tout entier il succombe,Et l'éternel oubli‖ vient peser sur sa tombe.Le sage ne meurt point.‖ Sous la main des bourreaux,Il défend à la mort‖ d'effacer ses travaux ;Il la voit, il l'attend,‖ sans pâlir d'épouvante :Le grand homme n'est plus,‖ mais sa gloire est vivante.

De ses persécuteurs‖ s'il trompe les poignards,Nous révérons en lui‖ le Nestor des beaux-arts.Son âme tout entière‖ en ses écrits respire ;Ses actions jamais‖ n'ont démenti sa lyre ;Il se conserva pur‖ au milieu des méchants :Il meurt, et la vertu‖ reçoit ses derniers chants.Tel l'oiseau du Méandre,‖ ornement du rivage,Au noir limon des eaux‖ dérobe son plumage,Et, saluant la mort‖ de sons mélodieux,D'une voix plus touchante‖ exhale ses adieux.

Versification

Forme
7 distiquess (distiques)
Rimes
55((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
7 distiquess
Mots à la rime
a talents / élans masculine, classiqueb ailes / fidèles féminine, classiquec mœurs / clameurs masculine, classiqued l'amertume / plume féminine, classiquee vertus / Plutus masculine, classiquef frivoles / idoles féminine, classiqueg cueillir / recueillir masculine, classiqueh Molière / hospitalière féminine, classiquei éblouis / Louis masculine, classiquej fière / chaumière féminine, classiquek offerts / fers masculine, classiquel l'outrage / sauvage féminine, classiquem monts / profonds masculine, classiquea solitude / l'étude féminine, classiqueb éclatants / temps masculine, classiquec adversaires / littéraires féminine, classiqued flétrir / couvrir masculine, classiquee calomnie / génie féminine, classiquef postérité / vérité masculine, classiquea réfugie / énergie féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquec craindre / peindre féminine, classiqued pâlir / l'ensevelir masculine, classiquea ouvrages / outrages féminine, classiqueb l'adversité / prospérité masculine, classiquec bassesse / s'abaisse féminine, classiqued animé / l'opprimé masculine, classiquee embrasse / disgrâce féminine, classiquef faveur / malheur masculine, classiqueg l'énergie / l'Élégie féminine, classiqueh effroi / roi masculine, classiquei sublime / magnanime féminine, classiquej l'anéantir / retentir masculine, classiquek sage / ombrage féminine, classiquel d'affreux / malheureux masculine, classiquem idolâtrie / patrie féminine, classiquea ouverts / fers masculine, classiqueb brave / esclave féminine, classiquec Uni / puni masculine, classiqued retraite / poète féminine, classiquee confident / indépendant masculine, classiquea s'humilie / rallie féminine, classiqueb banal / signal masculine, classiquec caractère / austère féminine, classiqued autorité / vérité masculine, classiquee haine / romaine féminine, classiquef mort / s'endort masculine, classiqueg succombe / tombe féminine, classiqueh bourreaux / travaux masculine, classiquei d'épouvante / vivante féminine, classiquea poignards / beaux-arts masculine, classiqueb respire / lyre féminine, classiquec méchants / chants masculine, classiqued rivage / plumage féminine, classiquee mélodieux / adieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources