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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1801‑1815· Poëmes

Les plaisirs du poëte

OU LE POUVOIR DE LA POÉSIE

Charles Millevoye· distiques, alexandrins, 136 vers

Jadis il fut des jours,‖ favorisés du ciel,Où des ruisseaux de lait,‖ où des fleuves de miel,Mollement épanchés‖ aux vallons d'Aonie,Du poëte naissant‖ abreuvaient le génie.Les nymphes d'Hélicon,‖ sur le double coteau,Le soir, dansaient en chœur‖ autour de son berceau,Lui versaient l'ambroisie,‖ et, sous leur vert bocage,Au doux bruit des concerts‖ élevaient son jeune âge.

Ces prodiges pour toi‖ semblent renaître encor,Fils d'Apollon ! Pour toi‖ touchant la lyre d'or,Des chantres renommés‖ les ombres immortellesBalancent sur ton front‖ leurs poétiques ailes.Tu les vois, les entends ;‖ et, le jour et la nuit,L'éclat de leurs grands noms‖ t'assiége, te poursuit :Tu t'endors pour rêver‖ aux travaux de la veille ;Et le cri de la gloire‖ en sursaut te réveille.Le poëte a parlé :‖ tous les temps, tous les lieux,Évoqués à la fois,‖ s'assemblent sous ses yeux.Il honore ou flétrit.‖ accuse ou divinise ;A sa voix, la vertu‖ triomphe et s'éternise ;Au tribunal du monde‖ il cite les pervers,Il condamne leur nom‖ à vivre dans ses vers :La vertueuse horreur‖ de sa muse irritéePoursuit jusqu'aux enfers‖ leur ombre épouvantée ;Et son vers indigné,‖ tonnant pour les punir,Frappe d'un long effroi‖ les tyrans à venir.

Il est de ces instants‖ où sa tète lasséeSupporte avec effort‖ le poids de la pensée ;A lui-même importun‖ dans sa vague langueur,Il semble avoir perdu‖ sa féconde vigueur.Sa veine est desséchée,‖ et sa voix est muette.C'est en vain qu'en lui-même‖ il cherche le poëte.Il succombe, accablé‖ de travaux assidus ;Mais il retrouve aux champs‖ les dons qu'il a perdusTout l'inspire et l'émeut‖ dans toute la nature.L'Aquilon qui rugit,‖ le ruisseau qui murmure,La chanson du matin‖ et la cloche du soir,Et l'ombrage où le pâtre‖ à midi vient s'asseoir,Et tous ces vieux récits,‖ charme de la veillée,Agitent tour à tour‖ son âme émerveillée.Il semble que pour lui‖ l'art magique des versPeuple d'illusions‖ un nouvel univers :Cet oiseau dont la voix‖ gémit désespérée,C'est Philomèle encor‖ qui se plaint de Terée ;Dans les balancements‖ du lugubre cyprès,Du triste Cyparisse‖ il entend les regrets ;Le fruit de ce mûrier‖ rappelle à sa mémoireDe Pyrame et Thisbé‖ la douloureuse histoire ;Dans l'air mille couleurs‖ frappent ses yeux surpris :Ce n'est plus l'arc-en-ciel,‖ c'est l'écharpe d'Iris ;Et lorsque des bienfaits‖ de l'humide roséeAu retour du malin‖ la terre est arrosée,Il croit que de Tithon‖ la jeune épouse en pleursRajeunit la nature‖ et fait naître les fleurs.Pour lui point de revers :‖ tranquille, inébranlable,Il doit ses plus beaux chants‖ au malheur qui l'accable.S'il chante la lumière‖ éclipsée à ses yeux,Millon jouit encor‖ de la clarté des cieux.Sans espoir de retour,‖ au fond de la Scythie,Traînant de ses destins‖ la chaîne appesantie,Ovide gémissait‖ loin de Rome exilé ;Mais il touche sa lyre,‖ et renaît consolé.

Art sublime ! à tes lois‖ tu soumets la mort même.A l'insensible tombe‖ arrachant ce qu'il aime,Young, enseveli‖ dans son chagrin profond,Interroge la Mort,‖ et la Mort lui répond.

Que ne peut le génie !‖ Il subjugue, il enchaîneTout un peuple attentif‖ et respirant à peine.Mais d'un exemple auguste‖ animons nos récits.

Sophocle eut des enfants‖ dont les cœurs endurcis,Empressés d'envahir‖ sa tardive richesse,Comptaient les jours trop lents‖ de sa longue vieillesse.Ils feignent que leur père,‖ indigne de son art,N'agit, ne pense plus,‖ ne vit plus qu'au hasard,Et que de sa raison,‖ par les ans affaiblie,Le flambeau pâlissant‖ s'éteint avec sa vie :Sophocle est accusé‖ par ses enfants ingrats,Et Sophocle est conduit‖ devant les magistrats.Calme, parmi les flots‖ d'un nombreux auditoire,Il s'avance, escorté‖ de soixante ans de gloire.On l'interroge ; alors,‖ levant avec fiertéUn front où luit déjà‖ son immortalité :« Entre mes fils et moi‖ que l'équité prononce ;» Sages Athéniens,‖ écoutez ma réponse. »Il dit, et fait entendre‖ à ses juges surprisLe dernier, le plus beau‖ de ses nobles écrits :Il lit Œdipe ! Il lit,‖ et sa froide vieillesseSe réchauffe un instant‖ des feux de sa jeunesse.Ces longs cheveux blanchis,‖ cette imposante voix,Ce front qu'un peuple ému‖ couronna tant de fois,Portent dans tous les cœurs‖ une terreur sacrée ;Le juge est attendri,‖ la foule est enivrée ;Ses fils même, ses fils‖ tombent à ses genoux :Les pleurs ont prononcé,‖ le grand homme est absous.

Tout s'émeut, tout s'enflamme‖ aux accents du génie.Sur les sauvages monts‖ de la Calédonie,Sa harpe en main, le barde,‖ aux vents mêlant sa voix,Des guerriers de Morven‖ présage les exploits.Il ouvre l'avenir‖ au brave qui succombe,Et d'un hymne de gloire‖ il réjouit sa tombe.

Les belles actions‖ ont besoin des beaux vers.Alexandre, vainqueur,‖ maître de l'univers,Dans les nobles transports‖ d'une douleur amère, .Se plaint aux dieux jaloux‖ qui l'ont privé d'Homère ;Et l'Homère thébain‖ voit son toit respectéComme un temple autrefois‖ par les dieux habité.

Eh ! pourquoi s'étonner‖ que du sublime OrphéeLa lyre ait attendri‖ les rochers du Riphée ?L'art des vers a fait plus.‖ Son charme souverainA même des tyrans‖ fléchi les cœurs d'airain.J'en atteste Amurat.‖ Sa sombre frénésieDe conquête en conquête‖ a traversé l'Asie ;Vingt mille citoyens,‖ dans les murs de Bagdad,Vont périr en un jour‖ sous les yeux d'Amurat ; ;De la tombe déjà‖ règne l'affreux silence.Aux genoux du vainqueur‖ un inconnu s'élance :C'est l'illustre Almozar,‖ le Linus des Persans !Un trouble prophétique‖ agite tous ses sens.Le carnage s'arrête ;‖ on écoule : il commenceUn chant majestueux‖ de gloire et de clémence,Fait parler de Bagdad‖ les malheureux débris…Le farouche Ottoman,‖ de sa pitié surpris,Croit voir déjà son crime‖ effacer sa victoire,Et le sang des vaincus‖ rejaillir sur sa gloire.Interdit, et frappé‖ de cette auguste voix,Amurat a pleuré,‖ pour la première fois :« Tu triomphes, dit-il,‖ et Mahomet t'inspire.» Sur mon âme, ô Persan,‖ quel est donc ton empire !» Pour régner et combattre‖ Amurat a vécu ;» J'ai vaincu l'univers,‖ et ton art m'a vaincu. »Il ordonne, et soudain‖ dans la ville alarméeDes pâles citoyens‖ la grâce est proclamée ;Tous les fers sont rompus,‖ tous les pleurs essuyés.Almozar voit tomber‖ tout Bagdad à ses pieds ;Le peuple transporté‖ le bénit, et s'écrie :« La lyre du poète‖ a sauvé la patrie ! »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
68((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a ciel / miel masculine, classiqueb d'Aonie / génie féminine, classiquec coteau / berceau masculine, classiqued bocage / âge féminine, classiquea encor / d'or masculine, classiqueb immortelles / ailes féminine, classiquec nuit / poursuit masculine, classiqued veille / réveille féminine, classiquee lieux / yeux masculine, classiquef divinise / s'éternise féminine, classiqueg pervers / vers masculine, classiqueh irritée / épouvantée féminine, classiquei punir / venir masculine, classiquea lassée / pensée féminine, classiqueb langueur / vigueur masculine, classiquec muette / poëte féminine, classiqued assidus / perdus masculine, classiquee nature / murmure féminine, classiquef soir / s'asseoir masculine, classiqueg veillée / émerveillée féminine, classiqueh vers / univers masculine, classiquei désespérée / Terée féminine, classiquej cyprès / regrets masculine, classiquek mémoire / histoire féminine, classiquel surpris / d'Iris masculine, classiquem rosée / arrosée féminine, classiquen pleurs / fleurs masculine, classiqueo inébranlable / l'accable féminine, classiquep yeux / cieux masculine, classiqueq Scythie / appesantie féminine, classiquer exilé / consolé masculine, classiquea même / aime féminine, classiqueb profond / répond masculine, classiquea enchaîne / peine féminine, classiqueb récits / endurcis masculine, classiqueb richesse / vieillesse féminine, classiquec art / hasard masculine, classiqued affaiblie / vie féminine, classiquee ingrats / magistrats masculine, classiquef auditoire / gloire féminine, classiqueg fierté / immortalité masculine, classiqueh prononce / réponse féminine, classiquei surpris / écrits masculine, classiquej vieillesse / jeunesse féminine, classiquek voix / fois masculine, classiquel sacrée / enivrée féminine, classiquem genoux / absous masculine, classiquea génie / Calédonie féminine, classiqueb voix / exploits masculine, classiquec succombe / tombe féminine, classiquea vers / l'univers masculine, classiqueb amère / d'Homère féminine, classiquec respecté / habité masculine, classiquea Orphée / Riphée féminine, classiqueb souverain / d'airain masculine, classiquec frénésie / l'Asie féminine, classiqued Bagdad / d'Amurat masculine, classiquee silence / s'élance féminine, classiquef Persans / sens masculine, classiqueg commence / clémence féminine, classiqueh débris / surpris masculine, classiquei victoire / gloire féminine, classiquek t'inspire / empire féminine, classiquel vécu / vaincu masculine, classiquem alarmée / proclamée féminine, classiquen essuyés / pieds masculine, classiqueo s'écrie / patrie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources