Poésies, 1801‑1815· Élégies· Livre second
Les derniers moments de Virgile
Seul, loin de son pays,‖ au fond d'une chaumière,Près de fermer ses yeux‖ à la douce lumière,Virgile prit sa lyre,‖ et sa touchante voixSe fit entendre, hélas !‖ pour la dernière fois :
« Noble Auguste ! sans moi‖ poursuis ton beau voyage.Le mien est terminé.‖ Je succombe avant l'âge ;Et déjà de la mort‖ le trouble avant-coureurFait tressaillir mon sein‖ d'une vague terreur.En vain tu m'as rendu‖ le doux sol de mes pères.Je n'en jouirai pas ;‖ et des mains étrangèresDéposeront ma cendre‖ en des champs ignorés.Charmante Parthénope !‖ heureux bords ! monts sacrés !Vous que je choisissais‖ pour dernière patrie !Oh ! sous vos frais coteaux‖ à la pente fleurieCombien ma cendre un jour‖ eût dormi mollement !Les nymphes de vos bords‖ sur l'humble monument,Le soir, eussent posé‖ leur couronne champêtre,Et plus d'un voyageur‖ l'eût visité peut-être.Adieu, séjour natal,‖ terre où je fus nourri !Adieu, toit paternel,‖ héritage chéri !Humble Mantoue ! adieu.‖ Que Mars enfin pardonneA tes champs trop voisins‖ de la triste Crémone !
» Vous que j'ai tant aimés,‖ je ne vous verrai plus,Tibulle, Horace, Ovide,‖ et toi, tendre Gallus !Songez à moi ; plaignez‖ mon destin trop rapide.Trois fois à vos banquets‖ laissez ma place vide ;Que vos coupes, trois fois,‖ épanchent de leurs bordsLa libation sainte‖ aux déesses des morts ;Et, pour prix de vos soins‖ et de votre tendresse,Je dirai vos beaux vers‖ aux chantres de la Grèce.Plus malheureux, je meurs,‖ à ma gloire arraché,Et mon plus digne ouvrage‖ est à peine ébauché ! »Il reprend, à ces mots,‖ l'immortelle Énéide ;Et d'instant en instant‖ son regard plus rigideD'une froide ordonnance‖ accuse la langueur :« Faible étude ! a-t-il dit,‖ esquisse sans vigueur,Périssez ! A mon nom‖ vous feriez trop d'outrage,Et je lègue au bûcher‖ mon imparfait ouvrage.Approchez, Almédon, et recueillez mes vœux.
Quand je ne serai plus,‖ jetez au sein des feuxCes timides essais,‖ fruit d'un talent novice,Et dites : Aux neuf Sœurs‖ j'offre ce sacrifice. »Tel est son vœu suprême‖ et son dernier accent.Il s'endort ; et du jour‖ le rayon renaissantNe viendra point rouvrir‖ sa pesante paupière.Bientôt, de vastes feux‖ éclairant la chaumière,Almédon,.trop fidèle‖ aux souhaits d'un mourant,Embrase et le sapin‖ et le cèdre odorant.Belle Énéide ! adieu ;‖ c'en est fait. Mais que dis-je !La flamme tourbillonne,‖ et s'éteint par prodige.De ce prodige heureux,‖ quatre fois accompli,Le vieillard fut frappé :‖ d'un saint effroi rempli,Il reconnut des cieux‖ la volonté propice ;Et, dès lors affranchi‖ d'un fatal sacrifice,Il transmit aux Romains‖ avec un soin pieuxCe poëme immortel‖ protégé par les dieux.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 28((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a chaumière / lumière féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea voyage / l'âge féminine, classiqueb avant-coureur / terreur masculine, classiquec pères / étrangères féminine, classiqued ignorés / sacrés masculine, classiquee patrie / fleurie féminine, classiquef mollement / monument masculine, classiqueg champêtre / peut-être féminine, classiqueh nourri / chéri masculine, classiquei pardonne / Crémone féminine, classiquea plus / Gallus masculine, classiqueb rapide / vide féminine, classiquec bords / morts masculine, classiqued tendresse / Grèce féminine, classiquee arraché / ébauché masculine, classiquef Énéide / rigide féminine, classiqueg langueur / vigueur masculine, classiqueh d'outrage / ouvrage féminine, classiquei vœux / feux masculine, classiqueb novice / sacrifice féminine, classiquec accent / renaissant masculine, classiqued paupière / chaumière féminine, classiquee mourant / odorant masculine, classiquef dis-je / prodige féminine, classiqueg accompli / rempli masculine, classiqueh propice / sacrifice féminine, classiquei pieux / dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources