Les vignes du seigneur, 1854
Ode a l’ivresse
Ivresse chaude et forte,A qui j'ouvre ma porteLes jours de désespoir,Ivresse, viens ce soir.
Viens, éclate et flamboie !Ivresse, sois ma joie ;Apaise à flots pressantsLa soif de tous mes sens.
Viens, nous irons, ma chère,Voir sous le réverbèreLes ivrognes ronflantsEt rouges de vins blancs ;
Et ces fakirs des halles,Qui rêvent sur les dallesD'un cabaret impur,Les yeux fixés au mur.
Sur le seuil des tavernes,Trébuchants, les yeux ternes,Ta bouche me diraHoffmann et Lantara.
Quelle forme enchantée,Courtisane-protée,Quel costume impromptuPour moi vêtiras-tu ?
Auras-tu robe blanche,Col étroit, lourde hanche,Et, Champagne engageant,La couronne d'argent ?
Seras-tu la coquineEt svelte Médocquine,Qu'on boit à petit feu,Fille de Richelieu ?
Ou la Flamande épaisse,Honneur de la kermesse !Dont Brauwer le friponTracasse le jupon ?
Terrible ou caressante,Pâlie ou rougissante,Au diable l'embarras !Viens comme tu voudras ;
Viens, pourvu que je voie,Vieille fille de joie,Étinceler encorL'eau-de-vie aux yeux d'or,
Sans voile, sans agrafe,Toute nue, en carafe,Éclair emprisonnéSous le cristal orné !
Viens, je suis ton poëte !Avant que je te jetteMes bras autour du cou,Va mettre le verrou.
Est-ce que tu me boudes ?Pose là tes deux coudes,Et, pendant que je bois,Parle-moi d'autrefois.
Te souvient-il, drôlesse,De ma grande tristesseEt des pleurs insensésQue nous avons versés ?
Heures trop tôt flambées !Grosses larmes tombées !Fureurs sous les balcons !Délires sans flacons.
Bah ! si je vous regretteC'est peut-être en poëte ;Et peut-être ai-je tortDe croire mon cœur mort.
L'amour ! je le retrouve,Chaud comme sang de louve,Au fond du verre ardentQui grince sous ma dent.
Mettre, ô folle merveille !Des baisers en bouteille,Et, comme une liqueur,Boire à longs traits son cœur !
Aussi bien, ma maîtresse,C'est toi, toi seule, Ivresse !Et, dans tes bras de feu,A tout j'ai dit adieu.
Ah ! comme je t'adore,Effroyable Pandore !Pourtant, je te le dis,Souvent je te maudis.
Cet amour que j'étalePour toi, belle brutale,On en sait le pourquoi :Tu ne trompes pas, toi !
Tu ne sais pas, d'usage,Avec un art sauvageTirer les pleurs des yeux :Tu fais mourir, c'est mieux.
Viens, les coupes sont prêtes,Madère des tempêtes,Toi, gin qui fais les fous,Et vin à quatre sous !
Viens, il me faut la lutteSous la table en culbute,Tous deux, à bras le corps,Et les yeux en dehors.
Les bouteilles qu'on casse,Les chaises que ramasseLe plaintif hôtelier,Tordant son tablier ;
Les coups, et puis la garde,Et le sang qu'on regardeCouler stupidementSur le plancher fumant…
Prends toute ma tendresse,Je t'appartiens, Ivresse ;Maintenant c'est ton tour,Et que meure l'Amour !
Meurs, toi qui fus mon maître,Meurs deux fois ; ‒ et peut-êtreQu'un jour, en frappant là,Plus rien ne répondra !
Versification
- Forme
- 29 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 29(aabb)
- Mètre
- Hexasyllabes
- Strophes
- 29 quatrains
- Mots à la rime
- a forte / porte féminine, classiqueb désespoir / soir masculine, classiquea flamboie / joie féminine, classiqueb pressants / sens masculine, classiquea chère / réverbère féminine, classiqueb ronflants / blancs masculine, classiquea halles / dalles féminine, classiqueb impur / mur masculine, classiquea tavernes / ternes féminine, classiqueb dira / Lantara masculine, classiquea enchantée / Courtisane-protée féminine, classiqueb impromptu / vêtiras-tu masculine, classiquea blanche / hanche féminine, classiqueb engageant / d'argent masculine, classiquea coquine / Médocquine féminine, classiqueb feu / Richelieu masculine, classiquea épaisse / kermesse féminine, classiqueb fripon / jupon masculine, classiquea caressante / rougissante féminine, classiqueb l'embarras / voudras masculine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquea agrafe / carafe féminine, classiqueb emprisonné / orné masculine, classiquea poëte / jette féminine, classiqueb cou / verrou masculine, classiquea boudes / coudes féminine, classiqueb bois / d'autrefois masculine, classiquea drôlesse / tristesse féminine, classiqueb insensés / versés masculine, classiquea flambées / tombées féminine, classiqueb balcons / flacons masculine, classiquea regrette / poëte féminine, classiqueb tort / mort masculine, classiquea retrouve / louve féminine, classiqueb ardent / dent masculine, classiquea merveille / bouteille féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquea maîtresse / Ivresse féminine, classiqueb feu / adieu masculine, classiquea t'adore / Pandore féminine, classiqueb dis / maudis masculine, classiquea j'étale / brutale féminine, classiqueb pourquoi / toi masculine, classiquea d'usage / sauvage féminine, classiqueb yeux / mieux masculine, classiquea prêtes / tempêtes féminine, classiqueb fous / sous masculine, classiquea lutte / culbute féminine, classiqueb corps / dehors masculine, classiquea casse / ramasse féminine, classiqueb hôtelier / tablier masculine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb stupidement / fumant masculine, classiquea tendresse / Ivresse féminine, classiqueb tour / l'Amour masculine, classiquea maître / peut-être féminine, classiqueb là / répondra masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vignes du Seigneur, PARIS, VICTOR LECOU, ÉDITEUR, 1854· numérisation Project Gutenberg· Sources