Les hortensias bleus, 1896· IV Chambre obscure· Mater alma
CLV. Mortuis Ignotis
A la Comtesse de WOLKENSTEIN.
Le jour des morts chacun‖ apporte une couronneA des parents partis,‖ à des amis défunts ;La grille du tombeau,‖ de roses s'environne ;Et c'est comme un assaut‖ de tons et de parfums.
Vers des seuils reconnus‖ tous les pas se dirigent ;Des prénoms sont tracés‖ dans les bandeaux fleuris ;Et les stèles qui dans‖ les frais enclos s'érigent,Pour celui-ci,‖ pour celle-là, s'ornent d'iris.
Mais il est des douleurs‖ aux peines plus affreuses ;Car se sentir pleurer,‖ devant les restes froidsDe ceux qu'on a chéris,‖ fait sembler presque heureusesLes larmes qu'on prodigue‖ à leurs cercueils étroits.
Les vrais désespérés‖ sont ceux qui s'acheminentSans but, et sans savoir‖ où poser leurs cyprès ;Ceux dont les morts perdus,‖ en l'ombre, récriminentSous l'hésitation‖ des pleurs et des regrets.
Pour ceux-là le champ noir‖ a réservé le cippeQui se dresse à son centre,‖ énigmatique et beau ;Le plus mystérieux‖ de tout ce municipe,La tombe de tous ceux‖ qui n'ont pas de tombeau !
Le lieu de ralliement‖ des malheurs sans boussole ;Le phare des chagrins‖ où le deuil atterritDe ceux dont le veuvage‖ au hasard se désoleEt qui n'ont point de dalle‖ où célébrer leur rit.
J'y vois se rassembler‖ de modernes ÉlectresDont les libations‖ s'adressent aux lointains ;Et j'y sens affluer‖ des réserves de spectresDont, en des pays morts,‖ les yeux se sont éteints.
Et rien ne me saisit‖ à l'égal de ces vaguesDe fleurs qu'on jette là,‖ sans trêve, aux morts sans noms ;De ces rubans unis‖ où s'attachent des bagues,Chagrins disséminés,‖ inhabiles chaînons
Reliant, à travers‖ les mers, et par l'espace.Le survivant fidèle,‖ aux restes exilésDes absents, dont l'amour‖ se rapatrie et passe,Ce jour-là, dans les cœurs‖ qui les ont rappelés.
Et tout me semble étroit‖ des concessions vaines.Des perpétuités‖ orgueilleuses, des motsEt des titres, gravés‖ dans les marbres, aux veinesS'entrecroisant avec‖ des ors et des émaux,
Lorsque je songe à ceux‖ dont les géantes tombesSont les glaciers,‖ les océans, les infinisOù viennent sangloter‖ les désespoirs des trombesSous la rose des vents‖ pour rosaires bénits !
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a couronne / s'environne féminine, classiqueb défunts / parfums masculine, classiquea dirigent / s'érigent féminine, classiqueb fleuris / d'iris masculine, classiquea affreuses / heureuses féminine, classiqueb froids / étroits masculine, classiquea s'acheminent / récriminent féminine, classiqueb cyprès / regrets masculine, classiquea cippe / municipe féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea boussole / désole féminine, classiqueb atterrit / rit masculine, classiquea Électres / spectres féminine, classiqueb lointains / éteints masculine, classiquea vagues / bagues féminine, classiqueb noms / chaînons masculine, classiquea l'espace / passe féminine, classiqueb exilés / rappelés masculine, classiquea vaines / veines féminine, classiqueb mots / émaux masculine, classiquea tombes / trombes féminine, classiqueb infinis / bénits masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources