Les Cantilènes, 1886· Histoires merveilleuses
La vieille femme de Berkeley
Elle entendit geindre‖ un corbeau pelé,La vieille femme‖ de Berkeley.
Elle l'entendit‖ geindre sur sa tête,Dans le val de Nith,‖ pendant la tempête.
Et la vieille dit :‖ « je vais mourir,Le moine mon fils,‖ qu'on l'aille quérir ;
Qu'on aille quérir‖ ma fille la nonne.Je vais mourir,‖ et Dieu me pardonne ! »
Son fils et sa fille‖ nuitammentVinrent, amenant‖ le saint sacrement.
La vieille tressaillit lorsqu'ils entrèrent,Et ses yeux révulsés se dilatèrent.
La vieille crispa‖ ses doigts maigris,La vieille hurla‖ d'effroyables cris :
« Ah ! Miséricorde !‖ éloignez viteLe saint sacrement,‖ car je suis maudite.
J'ai mangé sans dégoût et sans remords,Pendant le sabbat,‖ de la chair de morts.
J'ai su le secret‖ des philtres infâmes,Et l'herbe qui fait‖ avorter les femmes.
Pour raviver mes‖ poumons gangrenésJ'ai humé l'haleine‖ des nouveau-nés.
Bientôt de l'enfer‖ je serai la cible,Et mon crime, hélas !‖ Est irrémissible !
Aspergez mon linceul d'eau sainte, et puisPlacez sur mon sein‖ des branches de buis.
Que dans l'église‖ une forte chaîneAttache au pavé‖ mon cercueil de chêne.
Que des cierges bénits en quantitéBaignent mon cercueil‖ de leur clarté.
Que des prêtres récitent des prières,Pendant trois jours, pendant trois nuits entières.
Que les gros bourdons‖ aux lourds battants,Que les bourdons sonnent‖ fort et longtemps.
Ma fille, mon fils,‖ faites de la sorte,Pour préserver‖ des démons la morte. »
La vieille femme‖ se tut soudain,Et son regard‖ devint incertain.
Le sang se figea‖ sous sa peau glacée.La vieille femme‖ était trépassée.
On l'aspergea‖ d'eau bénite, et puisOn mit sur son sein‖ des branches de buis.
Au milieu de‖ l'église une chaîneSolide fixa‖ son cercueil de chêne.
De grands cierges blancs‖ en quantitéLui firent un nimbe‖ de clarté.
Tout autour des prêtres‖ récitèrentLa messe, et cinquante‖ chantres chantèrent.
Et les gros bourdons‖ aux lourds battants,Les bourdons sonnèrent‖ fort et longtemps.
La première nuit,‖ la clarté des ciergesFut pure ainsi que‖ des regards de vierges.
Mais l'on entendit‖ la voix des démonsPareille au vent d'ouest‖ balayant les monts.
Les prêtres récitaient la messe sainte,Et leur zèle était‖ mêlé de crainte.
Et plus fort toujours‖ les battants battaient,Et plus haut toujours‖ les chantres chantaient.
Devant le cercueil‖ le moine marmonneSon rosaire, avec‖ sa sœur la nonne.
Et le coq chanta‖ dans le matin clair,Et les démons‖ s'enfuirent dans l'air.
La seconde nuit,‖ un éclat sinistreVêtit les pécheurs‖ d'ocre et de bistre ;
Et l'on entendit‖ l'ululementDes démons monter‖ plus distinctement.
Les cloches sonnaient‖ à toute volée,Les chantres chantaient‖ l'âme désolée,
Et les prêtres priaient tout tremblantsPâles et tremblants‖ sous leurs surplis blancs.
Et rempli d'effroi‖ le moine marmonneSon rosaire, auprès‖ de sa sœur la nonne.
Et le coq chanta‖ dans le matin d'or,Et les démons‖ s'enfuirent encor.
La troisième nuit‖ vint enfin. Livide,Dans l'ombre où circule‖ une odeur fétide,
La flamme des grands‖ cierges consumés,Oscille dans‖ les ustres gemmés.
Au loin les démons‖ dansent une ronde,Et l'on entend leur‖ voix, leur voix qui gronde
Pareille au vent d'ouest‖ et pareille aux flotsQui battent les caps‖ et les îlots.
Et l'on entend leur‖ bouche qui ricaneComme une gueule‖ de barbacane.
Et les prêtres restent‖ tout tremblantsTremblants et muets‖ sous leurs surplis blancs.
Et la nonne et‖ le moine son frèreTombent la face‖ contre la terre.
Et les cloches, hélas ! Ne tintent plus,Tant les sonneurs de‖ terreur sont perclus.
Les saints claquent des‖ dents au fond des châsses.Avec fracas s'écroulent les rosaces.
Flambeaux éteints‖ et psaumes finis,Gloire à l'enfer‖ et péchés punis !
Alors, brisant les‖ verrous de la porteUn démon vient pour‖ emmener la morte.
Un grand démon à‖ l'œil phosphorescent :L'église semble‖ rouge de sang.
À son appel, malgré cordes et chaîne,S'ouvre à l'instant le‖ lourd cercueil de chêne
« Péchés punis,‖ et gloire à l'enfer !Reconnais-tu messire Lucifer ? »
La morte se leva blafarde et roide,Son linceul trempé‖ d'une sueur froide.
Sur la route un cheval les attendaitQui par les naseaux‖ des flammes rendait.
Le démon fit monter la vieille en croupe,Et partit au galop avec sa troupe.
Il partit au galop par des cheminsDont le roi Christus‖ garde les humains !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 55(aa)
- Mètre
- Décasyllabes et ennéasyllabes (74 de 10, 36 de 9)· profil 4÷5, 5÷5
- Strophes
- 55 distiques
- Mots à la rime
- a pelé / Berkeley masculine, classiquea tête / tempête féminine, équivalentea mourir / quérir masculine, classiquea nonne / pardonne féminine, classiquea nuitamment / sacrement masculine, classiquea entrèrent / dilatèrent féminine, classiquea maigris / cris masculine, classiquea vite / maudite féminine, classiquea remords / morts masculine, classiquea infâmes / femmes féminine, classiquea gangrenés / nouveau-nés masculine, classiquea cible / irrémissible féminine, classiquea puis / buis masculine, classiquea chaîne / chêne féminine, classiquea quantité / clarté masculine, classiquea prières / entières féminine, classiquea battants / longtemps masculine, classiquea sorte / morte féminine, classiquea soudain / incertain masculine, classiquea glacée / trépassée féminine, classiquea récitèrent / chantèrent féminine, classiquea cierges / vierges féminine, classiquea démons / monts masculine, classiquea sainte / crainte féminine, classiquea battaient / chantaient masculine, classiquea marmonne / nonne féminine, classiquea clair / l'air masculine, classiquea sinistre / bistre féminine, classiquea l'ululement / distinctement masculine, classiquea volée / désolée féminine, classiquea tremblants / blancs masculine, classiquea d'or / encor masculine, classiquea Livide / fétide féminine, classiquea consumés / gemmés masculine, classiquea ronde / gronde féminine, classiquea flots / îlots masculine, classiquea ricane / barbacane féminine, classiquea frère / terre féminine, classiquea plus / perclus masculine, classiquea châsses / rosaces féminine, classiquea finis / punis masculine, classiquea porte / morte féminine, classiquea phosphorescent / sang masculine, classiquea l'enfer / Lucifer masculine, classiquea roide / froide féminine, classiquea attendait / rendait masculine, classiquea croupe / troupe féminine, classiquea chemins / humains masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cantilènes, Paris, LÉON VANIER, ÉDITEUR DES MODERNES, 1886· numérisation poesies.net· Sources