Les Syrtes, 1884
Accalmie
I
Lorsque sous la rafale‖ et dans la brume dense,Autour d'un frêle esquif‖ sans voile et sans rameurs,On a senti monter‖ les flots pleins de rumeursEt subi des ressacs‖ l'étourdissante danse,
Il fait bon sur le sable‖ et le varech amerS'endormir doucement‖ au pied des roches creuses,Bercé par les chansons‖ plaintives des macreuses,À l'heure où le soleil‖ se couche dans la mer.
II
Que l'on jette ces lis,‖ ces roses éclatantes,Que l'on fasse cesser‖ les flûtes et les chantsQui viennent raviver‖ les luxures flottantesÀ l'horizon vermeil‖ de mes désirs couchants.
Oh ! Ne me soufflez plus‖ le musc de votre haleine,Oh ! Ne me fixez pas‖ de vos yeux fulgurants,Car je me sens brûler,‖ ainsi qu'une phalène,À l'azur étoilé‖ de ces flambeaux errants.
Oh ! Ne me tente plus‖ de ta caresse avide,Oh ! Ne me verse plus‖ l'enivrante liqueurQui coule de ta bouche —‖ amphore jamais vide —Laisse dormir mon cœur,‖ laisse mourir mon cœur.
Mon cœur repose, ainsi‖ qu'en un cercueil d'érable,Dans la sérénité‖ de sa conversion ;Avec les regrets vains‖ d'un bonheur misérable,Ne trouble pas la paix‖ de l'absolution.
III
Feux libertins flambant‖ dans l'auberge fataleOù se vautre l'impénitence‖ des dégoûts,Où mon âme a brûlé‖ sa robe de vestale,— Éteignez-vous !
Par les malsaines nuits‖ de crimes traversées,Hippogriffes du mal,‖ femelles des hiboux,Qui prêtiez votre essor‖ à mes lâches pensées,— Envolez-vous !
Salamandres-désirs,‖ sorcières-convoitisesQui hurliez dans mon cœur‖ avec des cris de loupsLa persuasion‖ de toutes les feintises,— Ah ! Taisez-vous !
IV
J'ai trouvé jusqu'au fond‖ des cavernes alpinesL'antique ennui niché,Et j'ai meurtri mon cœur‖ pantelant, aux épinesDe l'éternel péché.
Ô sagesse clémente,‖ ô déesse aux yeux calmes,Viens visiter mon sein,Que je m'endorme un peu‖ dans la fraîcheur des palmes,Loin du désir malsain.
V
Mon cœur, mon cœur fut la lanterneÉclairant le lupanar terne ;Mon cœur, mon cœur, fut un rosier,Rosier poussé sur le fumier.
Mon cœur, mon cœur est le blanc ciergeBrûlant sur un cercueil de vierge ;Mon cœur, mon cœur est sur l'étangUn chaste nénuphar flottant.
VI
Ô mer immense, mer‖ aux rumeurs monotones,Tu berças doucement‖ mes rêves printaniers ;Ô mer immense, mer‖ perfide aux mariniers,Sois clémente aux douleurs‖ sages de mes automnes.
Vague qui viens avec‖ des murmures câlinsTe coucher sur la dune‖ où pousse l'herbe amère,Berce, berce mon cœur‖ comme un enfant sa mère,Fais-le repu d'azur‖ et d'effluves salins.
Loin des villes, je veux‖ sur les falaises mornesSecouer la torpeur‖ de mes obsessions,— Et mes pensers, pareils‖ aux calmes alcyons,Monteront à travers‖ l'immensité sans bornes.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 5(abba) 9(abab) 2(aabb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (49 de 12, 8 de 8, 4 de 6, 3 de 4)· profil 4, 6, 8, 6=6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a dense / danse féminine, classiqueb rameurs / rumeurs masculine, classiquea amer / mer masculine, classiqueb creuses / macreuses féminine, classiquea éclatantes / flottantes féminine, classiqueb chants / couchants masculine, classiquea haleine / phalène féminine, classiqueb fulgurants / errants masculine, classiquea avide / vide féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquea d'érable / misérable féminine, classiqueb conversion / l'absolution masculine, classiquea fatale / vestale féminine, classiqueb dégoûts / Éteignez-vous masculine, classiquea traversées / pensées féminine, classiqueb hiboux / Envolez-vous masculine, classiquea sorcières-convoitises / feintises féminine, classiqueb loups / Taisez-vous masculine, classiquea alpines / épines féminine, classiqueb niché / péché masculine, classiquea calmes / palmes féminine, classiqueb sein / malsain masculine, classiquea lanterne / terne féminine, classiqueb rosier / fumier masculine, classiquea cierge / vierge féminine, classiqueb l'étang / flottant masculine, non classiquea monotones / automnes féminine, classiqueb printaniers / mariniers masculine, classiquea câlins / salins masculine, classiqueb amère / mère féminine, classiquea mornes / bornes féminine, classiqueb obsessions / alcyons masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Syrtes, Paris, LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1892· numérisation poesies.net· Sources