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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Syrtes, 1884

Conte d’amour

Jean Moréas· strophes variées, vers de 12, 6 et 8 syllabes, 172 vers

I

La lune se mirait‖ dans le lac taciturne,Pâle comme un grand lis,‖ pleine de nonchaloirs.— Quel lutin nous versait‖ les philtres de son urne ? —La brise sanglotait‖ parmi les arbres noirs…La lune se mirait‖ dans le lac taciturne,

Baiser spirituel,‖ son baiser, sois béni !Dans mon cœur plein d'horreur‖ tu ravivas la flamme,Dans mon cœur plein d'horreur,‖ mon pauvre cœur terni.— Ai-je effleuré sa lèvre ?‖ Ai-je humé son âme ?Baiser spirituel,‖ son baiser, sois béni !

O souvenir pieux,‖ doux et mélancolique,Autour de toi ne rôde‖ aucun parfum charnel :Paré comme un autel,‖ saint comme une relique,Dans mon cœur saccagé‖ tu vivras éternel,O souvenir pieux,‖ doux et mélancolique.

II

Je veux un amour plein‖ de sanglots et de pleurs,Un amour au front pâle‖ orné d'une couronneDe roses dont la pluie‖ a terni les couleurs,Je veux un amour plein‖ de sanglots et de pleurs.

Je veux un amour triste‖ ainsi qu'un ciel d'automne,Un amour qui serait‖ comme un bois planté d'ifsOù dans la nuit le cor‖ mélancolique sonne ;Je veux un amour triste‖ ainsi qu'un ciel d'automne,Fait de remords très lents‖ et de baisers furtifs,

III

Mon cœur est un cercueil‖ vide dans une tombe ;Mon âme est un manoir‖ hanté par les corbeaux.— Ton cœur est un jardin‖ plein des lis les plus beaux ;Ton âme est blanche ainsi‖ que la blanche colombe.

Mon rêve est un ciel bas‖ où sanglote le vent ;Mon avenir, un tertre‖ en friche sur la lande.— Ton rêve est pur ainsi‖ que la plus pure offrande,Ton avenir sourit‖ comme un soleil levant.

Ma bouche a les venins‖ des fauves belladones ;Mes sombres yeux sont pleins‖ des haines des maudits.— Ta bouche est une fleur‖ éclose au paradis,Tes chastes yeux sont bons‖ comme ceux des madones.

IV

Dans les jardins mouillés,‖ parmi les vertes branches,Scintille la splendeur‖ des belles roses blanches.

La chenille striée‖ et les noirs moucheronsInsultent vainement‖ la neige de leurs fronts :Car, lorsque vient la nuit‖ traînant de larges voiles,Que s'allument au ciel‖ les premières étoiles,Dans les berceaux fleuris,‖ les larmes des lutinsLavent toute souillure,‖ et l'éclat des matinsFait miroiter encor‖ parmi les vertes branchesLe peplum virginal‖ des belles roses blanches.Ainsi, ma belle, bien‖ qu'entre tes bras mutinsJe sente s'éveiller‖ des désirs clandestins,Bien que vienne parfois‖ la sorcière hystérieMe verser les poisons‖ de sa bouche flétrie,Quand j'ai lavé mes sens‖ en tes yeux obsesseurs,J'aime mieux de tes yeux‖ les mystiques douceursQue l'irritant contour‖ de tes fringantes hanches,Et mon amour, absous‖ de ses désirs pervers,En moi s'épanouit‖ comme les roses blanchesQui s'ouvrent au matin‖ parmi les arbres verts.

V

Bientôt viendra la neige‖ au blanc manteau d'hermine ;Dans les parcs défeuillés,‖ sous le ciel morne et gris,Sur leurs socles, parmi‖ les boulingrins flétris,Les priapes frileux‖ feront bien triste mine.

Alors, ma toute belle,‖ assis au coin du feu,Aux rouges flamboiements‖ des bûches crépitantes,Nous reverrons, au fond‖ des visions latentes,Le paysage vert,‖ le paysage bleu,

Le paysage vert‖ et rose et jaune et mauveOù murmure l'eau claire‖ en les fouillis des joncs,Où se dresse au-dessus‖ des fourrés sauvageonsLe cône menaçant‖ de la montagne chauve.

Nous reverrons les bœufs,‖ les grands bœufs blancs et roux,Traînant des chariots‖ sous l'ardeur tropicale,Et sur le pont très vieux‖ la très vieille bancaleEt le jeune crétin‖ au ricanement doux.

Ainsi nous revivrons‖ nos extases éteintesEt nous ranimerons‖ nos bonheurs saccagésEt nous ressentirons‖ nos baisers échangésDans les campagnes d'or‖ et d'émeraude teintes.

Hélas ! N'écoutant pas‖ la voix des sorts moqueursEt laissant mon esprit‖ s'enivrer de chimères,Je ne veux pas penser‖ que les ondes amèresVont se mettre bientôt‖ au travers de nos cœurs.

VI

Rouges comme un fer de forgeOu le taureau qu'on égorge,Sous les regrets assassinsNos cœurs saignent dans nos seins.

Viennent donc des sorts propicesNous garer des précipices !Que nous nous serrions la mainSans souci du lendemain ;

Qu'enfin nous puissions sans trêve,Sans redouter l'heure brève,Sous les ciels profonds des litsTordre nos corps affaiblis !

VII

Hiver : la bise se lamente,La neige couvre le verger.Dans nos cœurs aussi, pauvre amante,Il va neiger, il va neiger.

Hier : c'était les soleils jaunes.Hier, c'était encor l'été.C'était l'eau courant sous les aulnesDans le val de maïs planté.

Hier, c'était les blancs, les rosesLis, les lis d'or érubescent —Et demain : c'est les passeroses,C'est les ifs plaintifs, balançant,

Balançant leur verdure dense,Sur nos bonheurs ensevelis ;Demain, c'est la macabre danseDes souvenirs aux fronts pâlis ;

Demain, c'est les doutes, les craintes,C'est les désirs martyrisés,C'est le coucher sans tes étreintes,C'est le lever sans tes baisers.

VIII

Ne ternis pas de pleurs‖ les mystiques prunellesDe tes grands yeux navrés,‖ striés d'or et d'agate ;Laisse-la t'emporter,‖ la berceuse frégate,Par les immensités‖ des vagues solennelles.

Triste, je rêverai,‖ pendant mes nuits moroses,De baisers alanguis‖ et de caresses brusques,De nids capitonnés‖ où des coupes étrusquesS'exhalent les ennuis‖ des chlorotiques roses.

Et l'absence irritant‖ le désir qu'elle rive,Ma passion tenace‖ où le souvenir veilleMontera dans mon cœur,‖ débordante et pareilleAux fluviales eaux‖ qui grondent sur la rive.

IX

Nous marchions nous tenant‖ par la main, dans la rueOù sous les becs de gaz‖ se heurte la cohue.Sous les jasmins en fleur‖ qui bordent le chemin,À l'ombre nous marchions,‖ nous tenant par la main.

Et ma joie est fanée‖ avec le blanc jasmin.

Sa voix, perlant tout bas‖ ses notes argentines,Berçait mon cœur, ainsi‖ qu'un psaume des matines.Son baiser acharné,‖ grisant comme les nuits,Faisait sourire encor‖ mon front chargé d'ennuis.

Et mes bras veufs en vain‖ la cherchent dans les nuits.

X

Ce jour-là, les flots bleus‖ susurreront plus bleusLe long des côtes blanches,Et du soleil frileux,‖ les rayons plus frileuxSe joueront dans les branches.

Malgré le rude hiver,‖ les fleurs de l'églantierSouriront grand'ouvertes,Et l'on verra changer‖ les cailloux du sentierEn émeraudes vertes.

Les loups pour les agneaux‖ auront des soins exquis,Et sous l'œil bon des aigles,Les grands vautours feront‖ la cour, en fins marquis,Aux colombes espiègles.

Les dames, aux propos‖ galants des séducteurs,Ne seront pas rebelles,Et les Almavivas,‖ malgré les vieux tuteurs,Enlèveront leurs belles.

Car ce jour-là, jour saint,‖ vaillamment attendu,Dans tes chastes prunelles,Mes yeux retrouveront‖ le paradis perduDes amours éternelles.

Car ce jour-là, les cœurs‖ par le bonheur brisés,Mes lèvres dans les tiennes,Nous nous rappellerons‖ en de nouveaux baisersNos caresses anciennes.

XI

La feuille des forêtsQui tourne dans la biseLà-bas, par les guérets,La feuille des forêtsQui tourne dans la bise,Va-t-elle revenirVerdir — la même tige ?

L'eau claire des ruisseauxQui passe claire et viveÀ l'ombre des berceaux,L'eau claire des ruisseauxQui passe claire et vive,Va-t-elle retournerBaigner — la même rive ?

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
3[ababa] 1[abaab] 13[abba] 16[aa] 12[abab] 2[aaa]
Mètre
Vers de 12, 6 et 8 syllabes (114 de 12, 26 de 6, 20 de 8, 12 de 7)· profil 6, 7, 8, 6+6
Mots à la rime
a taciturne / urne féminine, classiqueb nonchaloirs / noirs masculine, classiquea béni / terni masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea mélancolique / relique féminine, classiqueb charnel / éternel masculine, classiquea pleurs / couleurs masculine, classiqueb couronne / d'automne féminine, classiqueb d'ifs / furtifs masculine, classiquec sonne / d'automne féminine, classiquea tombe / colombe féminine, classiqueb corbeaux / beaux masculine, classiquea vent / levant masculine, classiqueb lande / offrande féminine, classiquea belladones / madones féminine, classiqueb maudits / paradis masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiquea moucherons / fronts masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquec lutins / matins masculine, classiquee mutins / clandestins masculine, classiquef hystérie / flétrie féminine, classiqueg obsesseurs / douceurs masculine, classiqueh hanches / blanches féminine, classiquei pervers / verts masculine, classiquea d'hermine / mine féminine, classiqueb gris / flétris masculine, classiquea feu / bleu masculine, classiqueb crépitantes / latentes féminine, classiquea mauve / chauve féminine, classiqueb joncs / sauvageons masculine, classiquea roux / doux masculine, classiqueb tropicale / bancale féminine, classiquea éteintes / teintes féminine, classiqueb saccagés / échangés masculine, classiquea moqueurs / cœurs masculine, classiqueb chimères / amères féminine, classiquea forge / égorge féminine, classiqueb assassins / seins masculine, classiquea propices / précipices féminine, classiqueb main / lendemain masculine, classiquea trêve / brève féminine, classiqueb lits / affaiblis masculine, classiquea lamente / amante féminine, classiqueb verger / neiger masculine, classiquea jaunes / aulnes féminine, classiqueb l'été / planté masculine, classiquea roses / passeroses féminine, classiqueb érubescent / balançant masculine, classiquea dense / danse féminine, classiqueb ensevelis / pâlis masculine, classiquea craintes / étreintes féminine, classiqueb martyrisés / baisers masculine, classiquea prunelles / solennelles féminine, classiqueb d'agate / frégate féminine, classiquea moroses / roses féminine, classiqueb brusques / étrusques féminine, classiquea rive féminine, classiqueb veille / pareille féminine, classiquea rue / cohue féminine, classiqueb chemin / main / jasmin masculine, classiquea argentines / matines féminine, classiqueb nuits / d'ennuis masculine, classiquea bleus / frileux masculine, classiqueb blanches / branches féminine, classiquea l'églantier / sentier masculine, classiqueb grand'ouvertes / vertes féminine, classiquea exquis / marquis masculine, classiqueb aigles / espiègles féminine, classiquea séducteurs / tuteurs masculine, classiqueb rebelles / belles féminine, classiquea attendu / perdu masculine, classiqueb prunelles / éternelles féminine, classiquea brisés / baisers masculine, classiqueb tiennes / anciennes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Syrtes, Paris, LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1892· numérisation poesies.net· Sources