Les Nuits d’hiver, 1861
« Celui-là, dont je veux dire la triste fin »
Celui-là, dont je veux‖ dire la triste fin,Vivait dans notre siècle‖ et dans son air malsain.Isolé de bonne heure‖ au milieu de la vie,La solitude avait‖ été sa seule amie.Orphelin, il aimait‖ à la nommer sa sœur ;Et, seule, elle a connu‖ les secrets de son cœur.
Tout ce qu'on sait de lui,‖ chacun se le répèteMaintenant qu'il est mort :‖ c'est qu'il était poëte,Et que, s'abandonnant‖ à la grâce du ciel,En pleurant il quitta‖ l'humble toit paternel,
Le jour même où ce toit,‖ asile des ancêtres,La mort étant venue,‖ était resté sans maîtres.
Certes, — s'il est au monde‖ un souvenir de deuilQui vive bien longtemps,‖ c'est celui du cercueilQu'un jour, dans le chemin‖ menant au cimetière,On suivit à pas lents‖ en s'écriant : « mon père ! »
Mais, si, le crêpe au bras,‖ il faut reprendre encorLa route où le cyprès‖ verse l'ombre à la mort ;Pour la seconde fois,‖ s'il faut que l'on assiste,Indigente ou pompeuse,‖ à cette scène triste ;Quand, derrière ce corps‖ qui vêtit le linceul,À marcher en pleurant‖ on se trouve tout seul,Quand votre mère est morte‖ et que sa fosse ouverteFait l'enfant orphelin‖ et la maison déserte,Dans les jours les plus beaux‖ ou dans les pires jours,De ce second voyage‖ on se souvient toujours.
Or, celui dont je parle,‖ et qui ne peut m'entendre,Dans une seule année‖ avait dû deux fois prendreLe chemin des tombeaux,‖ et, chaque fois, hélas !Y conduire un de ceux‖ qu'on ne ramène pas.
C'est ainsi qu'à quinze ans‖ il resta seul au monde.Mais, s'émouvant pour lui‖ d'une pitié profonde,Une femme, — une mère,‖ ayant mis dans sa mainQuelque argent, — de Paris‖ l'enfant prit le chemin.Paris ! — pourquoi choisir‖ cette ville entre toutes ?Et pourquoi, se trouvant‖ à la croix de deux routes,Ne se trompa-t-il point,‖ hélas ! — et n'a-t-il prisCelle-là qui pouvait‖ l'éloigner de Paris ?
C'est que dans un collège,‖ — et malgré l'indigence,Son père l'avait mis,‖ croyant que la scienceÉtait le seul trésor‖ qui pouvait remplacerCelui qu'en héritage‖ il ne pouvait laisser.
Ainsi, durant l'époque‖ à laquelle l'enfanceMange ce pain du ciel‖ appelé l'espérance,Et, libre comme l'est‖ un oiseau, peut courirDes baisers de la mère‖ aux baisers du plaisir,Dans ces jours si fleuris‖ et si courts, qu'on les nommeLe printemps de la vie‖ et le matin de l'homme,Celui-là dont je veux‖ dire la triste fin,Grand affamé de jeux,‖ dut mesurer sa faim ;Épris de liberté,‖ de grand air et d'espace,Quitter le doux loisir‖ pour l'ennui de sa classe,Et, sous le regard froid‖ d'un pédant maigre et noir,Souvent boire un poison‖ au vase du savoir.Le poison, il le but,‖ — et puis un autre ensuite.S'il en est temps encore,‖ ô père imprudent ! ViteRetourne à ce collége,‖ et, sans perdre un instant,De ces bancs studieux‖ enlève ton enfant ;Arrache de ses mains,‖ foule à tes pieds, déchireCe livre qu'il épèle,‖ avant qu'il sache lire ;
Conserve-lui l'habit‖ que tu n'as pas quitté,Le pauvre vêtement‖ qu'aima la liberté,Le sarrau plébéien‖ fait de bure grossière ;Qu'il reste un paysan,‖ comme est resté son père.L'humilité d'esprit,‖ c'est le savoir du cœur.N'en fais pas un savant,‖ fais-en un laboureur.
Mais le père fut sourd,‖ car il croyait bien faire.
À l'heure de midi,‖ quand la cloche libèrePar un signal connu‖ les jeunes écoliers,À son doux carillon,‖ rudiments et cahiers,Tout se ferme à la fois,‖ et la cloche encor sonne,Que déjà dans la classe‖ on ne voit plus personne.Ils sont tous au jardin,‖ tous aux jeux, hors un seul.Dans un coin, sur un banc‖ qu'ombrage un vieux tilleul,Il s'est assis, la tête‖ entre ses mains posée ;Il lit tout bas un livre‖ à reliure dorée.
Depuis cinq ans bientôt‖ qu'en soupirant il aPris l'habit lycéen,‖ chaque jour il vient là,S'asseoit avec son livre,‖ et, dans la solitude,De l'heure du plaisir‖ fait une heure d'étude.Quand il vint au collége,‖ il savait ce qu'apprendUn pauvre magister‖ dans son cours ignorant,C'est-à-dire épeler‖ couramment l'évangile,Compter selon barème,‖ et, d'une main habile,Aux fêtes de famille,‖ ou bien au jour de l'an,Écrire ses souhaits‖ sur un beau feuillet blanc ;Mais il sait maintenant‖ bien des choses nouvelles,Et, le soir, en filant,‖ à la veillée, entre elles,Les femmes du village‖ à la mère ont souventEnvié le bonheur‖ d'avoir un fils savant.
Mais Chénier n'est pas‖ le premier qu'il ait lu :Sous des noms étrangers —‖ il a déjà connuMyrto la Tarentine,‖ et la jeune NéèrePour le beau Clinias‖ abandonnant sa mère ;Amymone et Lydé,‖ Camille et PannychisAvec Néobulé,‖ la sœur d'Amarillys,Dans Horace et Virgile‖ il vous a cent fois vues,Quelquefois sous le voile —‖ et souvent toutes nues ;Toutes il vous connaît,‖ et vous aussi, pasteurs,Qui paissez vos troupeaux‖ dans la prairie en fleurs,Il vous comprend et lit‖ vos chansons pastoralesOù dans les blés jaunis‖ murmurent les cigales.
Dans l'idylle et l'églogue‖ il vous a rencontrés,Satyres et Sylvains,‖ — nymphes qui vous mirez,Tremblant qu'un indiscret,‖ le soir, ne vous surprenne,Toutes blanches, — sans voile,‖ — au bord de la fontaine.
De Rome à Syracuse‖ et d'Athène à Théos,Chantres de tous les dieux‖ et de tous les héros,À l'arène, au forum,‖ au théâtre, au portique,Il a suivi vos pas‖ sous le ciel de l'Attique.Pèlerin curieux,‖ il a tout visité,Sur les plus hauts sommets —‖ tout jeune il est monté,Gravissant l'iliade‖ aux cimes escarpées,L'iliade géante‖ entre les épopées,De son faîte sublime,‖ à l'entour il put voirToute l'antiquité‖ devant lui se mouvoir.
Mais, en fouillant aussi‖ l'époque fabuleuse,Rêveur, il rencontra‖ la déesse rêveuse
Sous la tunique blanche‖ et le bandeau sacré,Diadème éternel‖ de son front inspiré.Une lyre à la main,‖ cette muse si belle,Il la vit et fut pris‖ d'un grand amour pour elle.
Et, depuis cette époque,‖ à cet amour rêvant,Aux pieds de la déesse,‖ il s'enivre en buvantUn miel de poésie‖ à cette coupe antiqueD'où s'élève un parfum‖ de liqueur homérique.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 63((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a fin / malsain masculine, classiqueb vie / amie féminine, classiquec sœur / cœur masculine, classiquea répète / poëte féminine, classiqueb ciel / paternel masculine, classiquea ancêtres / maîtres féminine, classiquea deuil / cercueil masculine, classiqueb cimetière / père féminine, classiquea encor / mort masculine, non classiqueb assiste / triste féminine, classiquec linceul / seul masculine, classiqued ouverte / déserte féminine, classiquee jours / toujours masculine, classiquea m'entendre / prendre féminine, classiqueb hélas / pas masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec toutes / routes féminine, classiqued pris / Paris masculine, classiquea l'indigence / science féminine, classiqueb remplacer / laisser masculine, classiquea l'enfance / l'espérance féminine, classiqueb courir / plaisir masculine, classiquec nomme / l'homme féminine, classiqued fin / faim masculine, classiquee d'espace / classe féminine, classiquef noir / savoir masculine, classiqueg ensuite / Vite féminine, classiqueh instant / enfant masculine, classiquei déchire / lire féminine, classiquea quitté / liberté masculine, classiqueb grossière / père féminine, classiquec cœur / laboureur masculine, classiquea faire / libère féminine, classiqueb écoliers / cahiers masculine, classiquec sonne / personne féminine, classiqued seul / tilleul masculine, classiquee posée / dorée féminine, classiquea a / là masculine, classiqueb solitude / d'étude féminine, classiquec qu'apprend / ignorant masculine, classiqued l'évangile / habile féminine, classiquee l'an / blanc masculine, non classiquef nouvelles / elles féminine, classiqueg souvent / savant masculine, classiquea lu / connu masculine, classiqueb Néère / mère féminine, classiquec Pannychis / d'Amarillys masculine, classiqued vues / nues féminine, classiquee pasteurs / fleurs masculine, classiquef pastorales / cigales féminine, classiquea rencontrés / mirez masculine, classiqueb surprenne / fontaine féminine, classiquea Théos / héros masculine, classiqueb portique / l'Attique féminine, classiquec visité / monté masculine, classiqued escarpées / épopées féminine, classiquee voir / mouvoir masculine, classiquea fabuleuse / rêveuse féminine, classiquea sacré / inspiré masculine, classiqueb belle / elle féminine, classiquea rêvant / buvant masculine, classiqueb antique / homérique féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Nuits d’hiver, M. Levy,Paris, 1868· numérisation FRANTEXT· Sources