Les Nuits d’hiver, 1861
Lettre à un mort
STATUAIRE
À LA MÉMOIRE DE MON AMI J D…
Depuis ce jour d'hiver‖ où, par un ciel en deuil,On creusa devant nous,‖ pour coucher ton cercueil,Un lit froid dans la terre humide,Ton frère, me sachant‖ sans pain et sans foyer,M'a dit : « j'ai l'un et l'autre ;‖ » et je suis héritier,Pauvre ami, de ta place vide.
Dans cet isolement‖ où tu nous a laissés,Nous vivons tous les deux,‖ nous vivons, et tu sais,Toi qui vécus, de quelle vie ;Et, lorsque nous pensons‖ à toi qui dors là-bas,Nous avons dit souvent :‖ « faut-il le plaindre, hélas !Faut-il le regret ou l'envie ? »
Mais alors il nous semble‖ entendre auprès de nousUne voix qui nous dit :‖ « si le premier de vousJ'ai quitté mon œuvre ébauchée,Mon grand archange blanc,‖ au sourire divin,C'est que la mort m'a pris‖ le ciseau dans la main ;Mais je ne l'avais pas cherchée.
« Luttez, souffrez, pleurez,‖ — mais vivez tous les deuxJe souffre plus que vous‖ dans mes repos affreux.Hélas ! C'est moi qui vous envie :Car vous pouvez encor,‖ sans feu, sans toit, sans pain,Formuler votre rêve,‖ et d'un pas souverainLaisser la trace dans la vie.
« Luttez encor, luttez.‖ — puis vous pourrez aprèsVenir dormir ici‖ sous l'if ou le cyprès.On dira : « c'est là qu'est leur tombe. »Moi, je suis tout entier‖ descendu dans la mort.Au cœur de mes amis‖ mon souvenir s'endort :Après la terre, — l'oubli tombe. »
Et cette voix qui parle‖ est la tienne ! Et pourtant,Nous que la même voix‖ jadis émouvait tant,Nous qui sentions à ta paroleCouler dans notre sang‖ l'enthousiasme fiévreuxOù l'on se bat les mains,‖ où l'on se dit : « je veuxMon laurier d'or au Capitole ! »
Parce que c'est ta voix,‖ nous écoutons encor ;Mais rien ne s'émeut plus‖ en nous, car tout est mort.Depuis longtemps nous sommes calmes ;Nous n'avons plus d'orgueil‖ et plus d'ambition,Et nous ne rêvons plus‖ cette acclamationQui poursuit le vainqueur des palmes.
Nous avons cru pouvoir,‖ — nous l'avons cru souvent,Formuler notre rêve,‖ et le rendre vivantPar la palette ou par la lyre ;Mais le souffle manquait,‖ et personne n'a puDeviner quel était‖ le poëme inconnuQue nous ne savions pas traduire.
Puisque nous ne pouvons‖ rien créer, à quoi bonContinuer notre œuvre,‖ et faire à notre nomOuvrir la bouche de l'insulte ?Nous nous sommes trompés,‖ nous le voyons trop tard.Qu'importe ! — il faut laisser‖ les instruments de l'artAux hommes choisis pour son culte.
Maintenant nous suivrons‖ les vulgaires chemins,Nous ferons au hasard‖ œuvre de nos deux mainsPour vivre encor et pour attendreL'heure où l'on creusera‖ près du tien notre lit,Et, comme sur ton nom,‖ sur nos deux noms l'oubliLe lendemain pourra descendre.
1843
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (40 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a deuil / cercueil masculine, classiqueb humide / vide féminine, classiquec foyer / héritier masculine, classiquea laissés / sais masculine, non classiqueb vie / l'envie féminine, équivalentec là-bas / hélas masculine, classiquea nous / vous masculine, classiqueb ébauchée / cherchée féminine, classiquec divin / main masculine, classiquea deux / affreux masculine, classiqueb envie / vie féminine, classiquec pain / souverain masculine, classiquea après / cyprès masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec mort / s'endort masculine, classiquea pourtant / tant masculine, classiqueb parole / Capitole féminine, classiquec fiévreux / veux masculine, classiquea encor / mort masculine, classiqueb calmes / palmes féminine, non classiquec d'ambition / acclamation masculine, classiquea souvent / vivant masculine, classiqueb lyre / traduire féminine, classiquec pu / inconnu masculine, classiquea bon / nom masculine, classiqueb l'insulte / culte féminine, classiquec tard / l'art masculine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb attendre / descendre féminine, classiquec lit / l'oubli masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Nuits d’hiver, M. Levy,Paris, 1868· numérisation FRANTEXT· Sources