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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Nuits d’hiver, 1861

Les émigrants

Henri Murger· 16 quatrains, octosyllabes, 64 vers

Nous sommes la pauvre familleÉmigrant vers d'autres climats ;Nous n'emportons pour pacotilleQue notre courage et nos bras.

Des bonnettes à la grand'voile,Jusqu'au dernier pouce on a misTout ce qu'on peut tendre de toileSur le trois-mâts les deux-amis.

De sa proue en triton sculptéeLe navire entr'ouvre dans l'eauUn sillon d'écume argentée.— Nous avons le vent et le flot.

Les falaises diminuéesDisparaissent dans le brouillard ;On ne voit plus que les nuéesEt l'océan de toute part.

Isolé sur la mer immense,Plus d'un qui s'embarqua joyeuxSent la tristesse qui commenceÀ mettre de l'eau dans ses yeux.

La vieille Europe, notre mère,A trop d'enfants pour les nourrir,Et c'est aux champs d'une étrangèreQue notre moisson va mûrir.

— On nous a dit qu'au nouveau mondeNous trouverons dans les désertsUne terre jeune et fécondeDont les flancs à tous sont ouverts.

Aux ouvriers de la patrieLe labeur refuse le pain :Car le progrès de l'industrieFait chômer l'outil dans sa main.

Dans l'atelier ou dans l'usineQuand il vient pour offrir ses bras,On montre à l'homme une machineQui travaille et ne mange pas.

Comme l'oiseau qui se rassemblePar triangles ailés dans l'air,Dès que son frileux duvet trembleAu premier frisson de l'hiver,

Chaque jour par cent et par milleNous partons, la besace au dos,Le bâton en main, pour la villeOù nous embarquent les vaisseaux.

Pèlerins que les astres mènent,Tous les âges sont dans nos rangs,Ceux qui s'en vont et ceux qui viennent,Les aïeules et les enfants.

Dans nos campagnes dépeupléesIl ne reste que les perclus ;Les colombes sont envoléesDe nos toits qui ne fument plus.

Non pas sans regret, mais sans plainte,Aux volontés du ciel soumis,Nous quittons cette terre sainteQue l'on appelle le pays.

Nos femmes ont tissé la tenteQue doit habiter notre exil,— Fragile abri, — maison errante !Où Dieu nous arrêtera-t-il ?

Nous sommes la pauvre familleÉmigrant vers d'autres climats,Nous n'emportons pour pacotilleQue notre courage et nos bras.

Versification

Forme
16 quatrains (quatrains)
Rimes
16(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
16 quatrains
Mots à la rime
a famille / pacotille féminine, classiqueb climats / bras masculine, classiquea grand'voile / toile féminine, classiqueb mis / deux-amis masculine, classiquea sculptée / argentée féminine, classiqueb l'eau / flot masculine, non classiquea diminuées / nuées féminine, classiqueb brouillard / part masculine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea mère / étrangère féminine, classiqueb nourrir / mûrir masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb déserts / ouverts masculine, classiquea patrie / l'industrie féminine, classiqueb pain / main masculine, classiquea l'usine / machine féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquea rassemble / tremble féminine, classiqueb l'air / l'hiver masculine, classiquea mille / ville féminine, classiqueb dos / vaisseaux masculine, classiquea mènent / viennent féminine, classiqueb rangs / enfants masculine, classiquea dépeuplées / envolées féminine, classiqueb perclus / plus masculine, classiquea plainte / sainte féminine, classiqueb soumis / pays masculine, classiquea tente / errante féminine, classiqueb exil / arrêtera-t-il masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Nuits d’hiver, M. Levy,Paris, 1868· numérisation FRANTEXT· Sources