Les Nuits d’hiver, 1861
À un adolescent
Vos yeux m'ont révélé‖ ce que vous vouliez taire,Enfant, et j'ai compris‖ tout votre grand mystère.Dans la saison fleurie‖ où vous êtes entré,À peine au premier pas,‖ vous avez rencontré,Et vous suivez déjà‖ du regard et de l'âmeUn ange, une sirène,‖ ou plutôt une femme !Fantôme qui, je gage,‖ est le portrait vivantD'une apparition‖ que vous vîtes souvent
Soulever vos rideaux‖ au dortoir du collége ;Et déjà, pour chanter‖ la belle au front de neige,Pour dire ses beaux yeux,‖ son sourire enfantin,Je vous vois dérober‖ au parnasse latinToutes les fleurs d'amour‖ dont le divin VirgileSemait la pastorale‖ et parfumait l'idylle.Ai-je deviné juste‖ enfin, et pensiez-vousMe cacher un secret‖ que vous dites à tous ?Car il est dans vos yeux‖ écrit pour qui sait lire,Et vous l'avez trahi‖ mille fois sans le dire.
Ainsi donc à quoi bon‖ vouloir mentir encorEt jouer à seize ans‖ un rôle de Nestor ? …Dépouillez, dépouillez‖ ce faux manteau de sage,Trop lourd pour votre épaule‖ et trop lourd pour votre âge ;Laissez dormir en paix‖ tous vos auteurs poudreux,Qui, s'ils étaient vivants,‖ discuteraient entre eux ;Et, dans l'antiquité‖ si vous voulez un guide,Choisissez épicure,‖ ou l'amoureux Ovide ;Ils sont de bon conseil,‖ et leurs folles chansonsVous feront oublier‖ les austères leçonsDes sages rassemblés‖ au portique d'Athène.Croyez-moi, la sagesse‖ est une chose vaine ;C'est le mal d'un autre âge,‖ et plus tard vous l'aurez !Mais maintenant, jeune homme,‖ oh ! Sans attendre, ouvrez,Ouvrez à vos désirs‖ ailés d'impatienceLes portes de la vie‖ où de vivre on commence ;Et, si vos passions‖ ont leur virginité,Déflorez-les sans hâte,‖ avec pudicité.Mais d'abord, avant tout,‖ allez rejoindre celleQui vous attend toujours‖ et vous veut auprès d'elle,Et pleure en écoutant‖ l'heure du rendez-vousSonner sans vous avoir‖ assis à ses genoux.Partez ! Pour vous le ciel,‖ dans l'ombre de ses urnes,Étale la splendeur‖ de ses écrins nocturnes ;Partez ! Tous ces oiseaux‖ qui chantent dans leurs nidsFont un épithalame‖ à vos amours bénis,Et l'air, tout embaumé‖ des senteurs de la plaine,Murmure aussi pour vous‖ sa fraîche cantilène.Partez ! Pour l'escalade‖ elle a tout apprêté :L'échelle est suspendue‖ au vieux balcon sculpté,Et, comme Julietta,‖ l'amante véronaise,Dans ses vêtements blancs,‖ pensive sur sa chaise,Votre maîtresse attend.‖ Partez, mon Roméo !Entre ses bras restez‖ jusqu'au chant de l'oiseau,Et, durant cette nuit,‖ sur son beau front sans voiles,Mettez plus de baisers‖ qu'il n'est aux cieux d'étoiles.
juillet 1844
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 27((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a taire / mystère féminine, classiqueb entré / rencontré masculine, classiquec l'âme / femme féminine, classiqued vivant / souvent masculine, classiquea collége / neige féminine, classiqueb enfantin / latin masculine, équivalentec Virgile / l'idylle féminine, classiqued pensiez-vous / tous masculine, classiquee lire / dire féminine, classiquea encor / Nestor masculine, classiqueb sage / âge féminine, classiquec poudreux / eux masculine, classiqued guide / Ovide féminine, classiquee chansons / leçons masculine, classiquef d'Athène / vaine féminine, classiqueg l'aurez / ouvrez masculine, classiqueh d'impatience / commence féminine, classiquei virginité / pudicité masculine, classiquej celle / d'elle féminine, classiquek rendez-vous / genoux masculine, classiquel urnes / nocturnes féminine, classiquem nids / bénis masculine, classiquen plaine / cantilène féminine, classiqueo apprêté / sculpté masculine, classiquep véronaise / chaise féminine, classiqueq Roméo / l'oiseau masculine, classiquer voiles / d'étoiles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Nuits d’hiver, M. Levy,Paris, 1868· numérisation FRANTEXT· Sources